La France en bleu-blanc-gris

15 juillet 2018. Finale France-Croatie. Coincé entre les Landes et le Gers, terre de rugby et d’Armagnac, Labarquette* est un petit village de 1 300 habitants qui subit comme d’autres, les effets de la désertification rurale. Il y a 20 ans, il y avait encore 9 bars. Il n’en reste que deux. Le grand café de la place vient de fermer après 40 ans d’activité. Le Ricain* est le seul à retransmettre les matchs de l’équipe de France. John*, le propriétaire, a une allure de baroudeur : la cinquantaine, chauve, un diamant à chaque oreille, tatouages faits maison sur les avant-bras, bagues en argent à presque tous les doigts, short imprimé camouflage et espadrilles. Cela fait 5 ans qu’il a ouvert le Ricain. La petite terrasse de quatre tables en plastique blanc impose aux passants de descendre du trottoir. Deux tonneaux permettent aux fumeurs d’avoir un appui. Posé sur la route, un tableau annonce le match à 16 heures et des tapas à 5 euros. Un immense drapeau américain et une statue de la Liberté sont peints sur la vitrine qui affiche les plats de la carte : hamburger, magret et ses légumes, et moules frites uniquement le jeudi. A l’intérieur, les banquettes et tabourets rouges style années 50 sont alignés sur le mur de gauche. Le baby-foot a été poussé près de la porte. Le billard, couvert d’une grande planche en contre-plaqué est sous l’écran. Une vingtaine de chaises de jardin en plastique sont au centre, derrière le projecteur vidéo. Une petite télévision est à l’opposé, au-dessus du comptoir.

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Arrivés vers 16h30, nous les touristes, nous installons sur les chaises de jardin puisque toutes les places sur les banquettes sont déjà occupées par des familles aux couleurs de la Feria, tee-shirt blanc et foulard rouge. Les arrivées se succèdent. Ce sont surtout des couples, avec des jeunes enfants. Tout le monde se connaît et se salue. La tenue des enfants est partagée entre le maillot de l’équipe de France de football et celui de rugby (short siglé Gilbert, maillot de Bordeaux-Bègles). Les membres d’une famille ont tous le visage entièrement maquillé et portent une barbe tricolore. Un papy ventripotent arrive avec un béret basque et une baguette à la main : « Allez les bleus ! ».

Une maman prend en charge le placement de la douzaine de petits en les asseyant devant sur quelques chaises mais surtout par terre. Au début, tout va bien. Les enfants sont sages et appliqués. Quand l’un trouve qu’il est amusant de mettre sa main devant le faisceau du projecteur, il est rapidement rappelé à l’ordre. Et puis, progressivement, ils se lassent du spectacle. En fait, l’intérêt des enfants décroît inversement proportionnel à celui des parents, qui en oublient leurs progénitures. Certains se roulent par terre, d’autres se chamaillent ou commencent à se battre. Un garçon a apporté son album Panini mais ne veut pas le montrer aux autres qui le forcent par tous les moyens. Les plus petits sont effrayés par la clameur qui suit un but et se mettent à pleurer. Un petit garçon crie « pipi » et en se tenant l’entre-jambe.

A mesure qu’ils arrivent, les couples se séparent. Les femmes sont plutôt du côté des banquettes, à droite et à gauche. Ce sont elles qui chantent La Marseillaise et encouragent le plus vigoureusement. Les hommes s’agglutinent au bar. Ils réagissent aux différentes actions. Comme ils sont de plus en plus nombreux, ils nous contraignent d’avancer et de nous serrer sur les deux rangées d’enfants et sur le projecteur. Cela fait râler un homme d’une cinquantaine d’années également assis sur une chaise qui ne veut pas bouger. Il disparaîtra à la mi-temps. Sans doute un étranger au village, aussi.

Dès le début, on perçoit un problème dans la retransmission du match à partir du site internet du fournisseur d’accès. L’image est tellement pâle qu’il faut un temps d’adaptation par rapport à la lumière extérieure. Surtout, elle est très peu contrastée. Avec la présentation des équipes, on voit ce qui cloche : il n’y a pas de rouge. Le maillot croate est blanc et blanc sale. Le drapeau français est bleu, blanc et gris. Même la pelouse a une couleur peu habituelle. Si elle avait été diffusée hier, la boulette de la patrouille de France serait passée totalement inaperçue. Au premier but, l’ambiance se réchauffe franchement. Il faut attendre plusieurs ralentis pour comprendre qui a marqué le premier but français, tant la clameur est forte. A la fin de la première mi-temps, la main de Perisic dans la surface appelle un commentaire amusé : « Lui, c’est Maradovic ».

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La seconde mi-temps est encore plus difficile à suivre. La box d’Internet plante plusieurs fois et l’image se fige : « ohhh, non ». Du coup, plusieurs personnes sortent leur téléphone portable. A chaque rupture de communication, un décalage temporel se crée entre le grand écran et la télévision. Tous les hommes se retournent donc pour regarder la petite télévision au-dessus du bar. La salle se divise alors en trois : les banquettes de droite et le centre sont sur le grand écran, au bar sur la télévision et une dizaine de personnes à gauche sur téléphone. Ces trois groupes ne vivent pas les évènements dans la même temporalité. A chaque action des Français, et surtout quand elles se concluent par un but, trois clameurs se succèdent. C’est pour ceux qui sont restés sur le grand écran, les plus en retard, que le match perd le plus de saveur. C’est un peu comme au cinéma, quand un voisin indélicat raconte le film avant que les scènes ne se déroulent. On sait déjà que telle ou telle action croate n’ira pas à son terme et on attend de voir l’erreur de Lloris. Mais cela n’empêche pas de célébrer dans l’euphorie la victoire des Français : « on a gagné », « on est les champions ».

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Tout le monde est debout. Beaucoup prennent des selfies devant la télévision qui diffuse la liesse parisienne. Pour fêter la victoire, nous nous aventurons à commander deux assiettes de tapas façon landaise. Le temps de déguster quelques morceaux de melon, de jambon de pays et des petites saucisses de canard, le bar s’est vidé. Quelques voitures klaxonnent en traversant le village. On suivra la suite des festivités de retour à la location.

Eric Passavant, Landes

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