We will survive : récit d’une finale à la campagne

Le 15 juillet 2018 est une date de finale de coupe du monde. C’est aussi le jour des 30 ans d’Antoine*. Enseignant technique dans un lycée agricole dans les Alpes, Antoine a décidé de fêter son anniversaire dans une petite ville de 2500 habitants au nord du Loiret, à une quinzaine de kilomètres du village de ses parents, dans un verger qu’il a développé il y a quelques années sur un petit terrain familial. L’anniversaire est prévu le soir du 14 juillet. C’est d’ailleurs un anniversaire mutualisé avec sa sœur, Julie, orthophoniste, qui a eu 25 ans il y a quelques mois. Le jour de la demi-finale, nous recevons, en tant qu’invités, un sms indiquant le prolongement de la soirée le dimanche : « Dimanche, brunch salé sucré à partir de 13h avant de s’échauffer pour la finale à 16h30 sur grand écran au verger avec les fûts de bière à finir ». Alors que l’électricité est amenée par un groupe électrogène et l’eau par une citerne, les images du match sont prévues par la 4G des téléphones, un partage de connexion sur un pc et une diffusion sur grand écran, via vidéoprojecteur, au fond de la cabane qui sert habituellement à ranger des outils.

Antoine n’a jamais été un grand fan de football et il partage cette caractéristique avec la majorité des invités. Le samedi soir, puis dans la nuit, que ce soit du côté de la famille ou du côté des amis d’Antoine et Julie – rencontrés pour la plupart durant leurs études respectives, jamais les discussions et les jeux mis en place ne se sont tournés vers le football et la coupe du monde. Alors qu’un concours de tirs au but est prévu, il n’aura pas lieu contrairement au lancer de tronc écossais et un jeu dérivé du rugby, spécialité du lycée dans lequel étaient Antoine et quelques-uns de ses amis présents.

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Lancer de tronc écossais

15 juillet, 12 heures. Après quelques heures de sommeil sous les tentes, la question du football émerge doucement, et surtout celle de la connexion. Antoine a une alternative en cas de problème : « On est passé dans les deux cafés du village ce matin, les deux diffusent le match ». Soulagement chez celles et ceux qui veulent à tout prix voir cette finale. En ce lendemain de fête, quelques maillots de l’équipe de France sont présents dans le verger, sur le dos des enfants, mais aussi sur les épaules de deux amis d’Antoine. Antoine enfilera un maillot version Euro 2000 quelques minutes avant le match. 13 heures. Étienne, ami d’Antoine, met en place l’ordinateur, se connecte et lance TF1 sans encombre. En parallèle, d’autres découpent des bâches pour les poser contre les fenêtres de la cabane et rendre l’intérieur plus sombre. Les heures défilent, le match occupe toujours assez peu les esprits à quelques exceptions. Certains s’en vont et savent d’ailleurs qu’ils seront sur la route pour le match. C’est le cas d’une amie de Julie, également orthophoniste, avec son compagnon, travaillant dans une association de partage de savoir-faire. 16h. On s’organise. On retire les tables, on positionne plusieurs rangées de chaises. On s’inquiète à la vue d’un orage semblant encore relativement loin. Une vingtaine de personnes s’installe dès 16h30, pour regarder la cérémonie de clôture : « pourquoi le terrain est bleu ? Ça  représente quelque chose ?» demande Judith. 16h50, entrée des joueurs et hymnes. Marianne, travailleuse administrative dans une petite entreprise note que les joueurs «  pourraient prendre des cours de chant », « C’est pas ce qu’on leur demande » rétorque Fred, son compagnon, garde forestier, qui porte un maillot des bleus.

 

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16h30 au verger

Le match démarre. 3 minutes, l’image s’arrête. Quelques interrogations. Étienne relance. 5 minutes, nouvel arrêt. Fred soupire: « 90 minutes comme ça, ça va être compliqué ». Étienne relance, nouvel arrêt à 6 minutes de jeu. Des discussions s’engagent, faut-il continuer d’insister ou descendre 800 mètres plus bas pour voir le match dans un café ? Pour une petite dizaine d’entre nous, amis d’Antoine, peu d’hésitation. Trois voitures partent alors du verger. À notre arrivée au cœur de la petite ville, l’incompréhension est totale : les deux cafés sont fermés, rideaux baissés. « Comment est-ce possible ? » demande Nicolas. Sur le trottoir et à l’écoute du match via l’auto-radio d’une des voitures, les discussions reprennent sur les solutions possibles. Premier but ! Frustration sur les têtes. Nicolas propose : « On peut aller à la fanzone à Pithiviers pour être sûr de voir la deuxième mi-temps », Pithiviers étant à plus d’une vingtaine de minutes de route. On appelle Antoine, resté au verger où la connexion pose toujours autant de problèmes. Il a une solution: « on va regarder chez mes parents, j’arrive ». Avec quelques enfants présents au verger, Antoine nous récupère. Un convoi de 4 voitures démarre pour une quinzaine de kilomètres. On entend l’égalisation sur la route, via France Inter. Toujours en voiture, on écoute le deuxième but français alors qu’Antoine ouvre le portail de la maison où il a grandi. On rentre dans la maison et nouvelle interrogation : «  où est la télécommande ? ». On allume finalement la télé à la 40ème minute. Soulagement. On va voir le match.

Mi-temps. Antoine cherche des choses à boire. « ohlala les parents ont tout emmené au verger ». Il sert finalement bière, cidre, et jus de fruit. Les galères ne sont alors pas finies. Un violent orage s’abat sur le village et fait perdre la réception de l’image alors que la deuxième mi-temps démarre. Les têtes sont dépitées. Antoine passe quelques coups de téléphone pour tenter de trouver une maison où l’image passe. Fred garde espoir « c’est juste l’orage, ça va revenir ». 51ème minute de jeu, l’image est de retour de façon saccadée, puis de façon impeccable à partir de la 53ème. Quelques minutes plus tard, Julie et ses amis ont rejoint la maison familiale. Moins attachée aux images de la finale et se moquant de nos péripéties, Isaline, amie de Julie, souffle : « vous vous souviendrez pas du match, mais vous vous souviendrez de la journée, c’est le principal ». Une forme de joie double émerge au moment des buts de Pogba et Mbappé : On voit la finale, et la France devenir championne du monde. L’erreur de Lloris vient mettre un peu de tension dans le salon. Marina, amie de Julie, tente de rassurer: « c’est pas grave, on a deux buts d’avance ». Julien, jeune ado s’agace de son côté après Grégoire Margotton alors que ce dernier explique qu’il aimerait dire que l’air est léger, mais que c’est irrespirable : « Lui il m’énerve. – Qui ça Lloris » rétorque Judith, « Non, le commentateur ! ».

A partir de la 80ème minute, Antoine s’amuse à lancer « I will survive » sur un vieux poste radio-CD. Quelques regards fusent pour lui signaler d’attendre le coup de sifflet final. En riant, et semblant détaché du match, il le refait deux fois avant la fin. Sans prévenir, il fait sauter un bouchon de champagne au moment du coup de sifflet. Des cris d’enfants, beaucoup de sourires et quelques chants derrière I will survive font oublier les galères. On trinque en regardant la joie des joueurs français et la tristesse des croates. On écoute Didier Deschamps répondre au journaliste : « qu’est-ce que vous avez à dire aux français, là toute de suite ? – Que je les aime ». Isaline crie « Nous aussi on t’aime Didier ». Pendant la remise du trophée, Julie téléphone aux quelque uns restés au verger. Ces derniers ont tenté de continuer de regarder. Sur le grand écran, le match n’est pas fini. Dans la maison familiale d’Antoine et Julie, celles et ceux qui finissent ici le weekend disent au revoir à celles et ceux qui retournent au verger. Les discussions ont déjà délaissé le football pour se concentrer sur nos futurs respectifs. Avant de donner quelques coups de klaxons en sortant du village, on se donne rendez-vous dans 20 ans, pour les 50 ans d’Antoine, et pour la troisième étoile.

Flavien Bouttet, docteur en sociologie

* Les prénoms ont été modifiés.

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