France – Croatie vu d’Italie : une déchirure

À quelques heures du début de la rencontre finale de la coupe du monde 2018 devant opposer la France à la Croatie, la consultation de quelques journaux italiens révèle combien ce match dépasse, une fois encore, les simples limites du sport et en dit autant, si ce n’est plus, sur l’état de la société italienne que sur le football en lui-même.

L’absence de l’Italie à un mondial de football, la première depuis 1958, n’empêche pas les Italiens de s’intéresser à la compétition en Russie, ainsi qu’en témoignent les articles et les reportages bien fournis proposés par la presse écrite de la péninsule, dans sa version papier comme dans sa version numérique, tout au long du mois écoulé. On pourrait donc penser que la finale sera suivie sinon avec passion, en tout cas avec intérêt par les amateurs de football. Ce sera certainement le cas. Mais il y aura plus.

En effet, compte-tenu de l’arrivée au pouvoir d’une coalition de droite-extrême-droite aux dernière élections législatives, la rencontre entre Français et Croates devient presque une parabole des problèmes et des contradictions de la situation politique italienne. À l’image d’une grande partie de la presse occidentale, les journaux italiens soutiennent largement l’équipe de France et souhaitent sa victoire, ainsi que le rappelle le site en ligne Tempi.it : « Le Washington Post fait l’éloge des coqs parce qu’ils représentent le “multiculturalisme et le courage des migrants qui réussissent avec succès malgré les discriminations” », ajoutant néanmoins de manière ambiguë qu’il ne faut pas oublier de tenir le sport à distance de la politique, comme le demandait Jules Rimet lui-même… Ce discours sur la fusion “black-blanc-beur” que d’aucuns, dans la presse française, prient de ne plus avoir à supporter pour son côté mièvre, demeure, au contraire, le fer de lance de l’analyse italienne. De ce point de vue, le journal de centre-gauche La Repubblica est largement en pointe. Pourfendeur de Berlusconi, il continue sa lutte contre les Salvini et Di Maio désormais au pouvoir. Dans un article d’Emanuela Audisio, publié le 13 juillet dernier, au titre sans équivoque : « Nationalistes ou melting pot, la finale de football qui oppose deux mondes », la journaliste développe un argumentaire du vivre-ensemble et de la diversité de la nation constituant un discours en contre-point de l’idéologie des partis xénophobes au pouvoir à Rome. Elle souligne l’apport essentiel et positif des migrants pour le plus grand profit de la nation : « Aujourd’hui, dans cette France, joue Blaise Matuidi, cinquième fils d’un couple ayant fui en 1983 la guerre en Angola […]. Et de l’autre côté il y a la Croatie, blanche, blanchissime, autochtone, au kilomètre zéro, sans l’ombre d’un métis […] ». En filigrane se lit également la crise des migrants à laquelle l’Italie est confrontée depuis de nombreuses années. Face à celle-ci les nouveaux dirigeants se veulent impitoyables, attribuant aux réfugiés tous les maux du Bel paese (délinquance, drogue, meurtres, viols etc.), élevant au rang de mythe de la pureté une Italie blanche et chrétienne. Du reste, significativement, Matteo Salvini, le ministre « léghiste » de l’Intérieur sera à Moscou pour soutenir la Croatie, à côté de la présidente Kolinda Grabar-Kitarovic, alors qu’un certain Viktor Orbán sera lui aussi un afficionado de la sélection balkanique.

Il Secolo trentino, pour sa part, met en exergue les contradictions de la droite nationaliste italienne, qui supporte la Croatie et qui, en même temps, ne cesse de rappeler les massacres (foibe) dont furent victimes les Italiens en 1945 de la part des partisans de Tito, ainsi que la perte, de Fiume, de l’Istrie et de la Dalmatie… désormais croates ! Sans oublier le match Croatie-Italie, dans le cadre des éliminatoires pour l’Euro 2016, joué finalement à Zagreb et non à Split (Spalato en italien), en Dalmatie, où réside encore une minorité italienne, de peur d’incidents avec les nationalistes croates.

Supporteur également de la France le quotidien milanais de centre-droit Le Corriere della Sera, véritable institution. Pour ce faire, il ne fait pas appel en priorité au multiculturalisme mais à l’Histoire, avec un titre évocateur dans son édition du 13 juillet : « France-Croatie, finale du mondial 2018 : qui notre histoire supporte ». Il est question d’Histoire bien sûr, mais également d’arts, de culture etc. Et de rappeler combien l’histoire, les hommes et les femmes des deux pays sont mêlés, de Catherine de Médicis à Modigliani et De Chirico en passant par Solferino et Magenta, parce que : « En réalité, il est possible de supporter la France sans abdiquer un milligramme de notre italianité. Parce que nous sommes un peu Français nous aussi ; et ils sont un peu Italiens eux-mêmes ».

Les deux quotidiens, pour autant, ne cachent pas les aspects sombres de la relation franco-italienne et Le Corriere évoque ceux d’hier avec le « coup de poignard dans le dos » de Mussolini en 1940, alors que La Repubblica rappelle ceux d’aujourd’hui à travers le drame des migrants, et la chasse qui leur est faite par les douaniers français, jusqu’à Ventimiglia – pourtant territoire italien – et dans les vallées alpines. De même, La Repubblica ne dresse pas un portrait manichéen de la Croatie, indiquant le désir ardent du pays de rejoindre l’UE et le fait que, sur le banc de l’équipe croate, se trouve une femme, la team-manager Iva Olivari, « le meilleur de la modernité » (il massimo della modernità). Mais, en ce 15 juillet, le Corriere l’affirme clairement : « C’est désormais cette France multiethnique, qui a pris le meilleur sur la crise des banlieues, qui peut représenter un modèle d’intégration même pour nous : non la voie étroite du multiculturalisme, mais la voie maitresse de l’identité, de l’appartenance, des valeurs ».

Néanmoins, force est de constater que ce soutien de la grande presse transalpine ne correspond pas du tout à l’attitude des Italiens, du moins si l’on en croit un sondage réalisé par Le Corriere qui reconnait lui-même que : « On sait qu’en Italie souffle depuis longtemps un vent antifrançais, bien avant le coup de tête de Zidane et les confinements des douaniers de Macron. Mais c’est quand même une nouvelle le sondage du Corriere.it : dimanche, 90 % des Italiens supporteront la Croatie. Non tant par amour de Modric et Mandjukic, que par haine ou antipathie envers les coqs ». Et le Secolo trentino d’insister sur cette francophobie presque généralisée : « Probablement par antipathie congénitale des Italiens envers les Français, on n’entend parler que de la Croatie entre les amateurs de football – et les autres – italiens » ; en fait, plus que pour la Croatie, il s’agit d’être contre la France, comme lors des rencontres précédentes des Bleus.

Une partie de la presse d’ailleurs, en ligne ou papier, s’élève contre ce gallocentrisme affirmé. Certains le font de manière humoristique, à l’image de Millennial.it avec ces dix raisons de ne pas supporter la France où l’on peut lire pêle-mêle que « parce qu’ils ne perdent pas une occasion de dire que nous sommes un peuple d’idiots » à « Parce que, si Sarkozy s’est pris Carla Bruni, Andreotti au minimum devrait se prendre Brigitte Bardot » en passant par « Pour l’irrésistible odeur qui émane de leurs fromages. Nous devrons faire transpirer encore plus notre parmesan, puis on verra comment il se comporte ».

D’autres se situent sur un registre différent. Ainsi, le site Tempi.it n’hésite pas à affirmer, en réponse à l’article d’Emanuela Audisio, que « Si Repubblica voit en Croatie-France un match « qui oppose deux mondes », « nationalistes versus melting pot », bien, alors non au racisme : ALLEZ LA CROATIE toute la vie ». Et le journaliste de poursuivre en inversant les rôles : si la France se retrouve avec de nombreux joueurs d’origine africaine dans ses rangs, cela n’a rien à voir avec la Croatie et pas vraiment avec son modèle d’intégration mais plutôt par le biais d’un péché originel : c’est parce qu’elle « a colonisé la moitié de l’Afrique […]. Mais combien sont-ils racistes à Repubblica ? ALLEZ LA CROATIE ! ».

Ainsi, selon le vainqueur de cette coupe du monde 2018, les discours politiques italiens dans les semaines à venir instrumentaliseront certainement l’image – réelle comme imaginée – de la sélection qui s’attribuera le trophée : espoir de l’accueil et de l’acceptation de l’Autre dans un cas, apologie de l’homogénéité ethnique et de la défense des frontières hermétiques dans l’autre cas. Au-delà, il est fort probable que la parabole sera reprise au moins dans l’Europe entière, tant elle cristallise les tensions et les défis du moment qui se posent au Vieux continent ; et pas seulement à lui.

Didier Rey

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