De la fan zone aux Champs-Élysées : déambulations parisiennes le soir du sacre mondial

Dimanche 15 juillet, 13h. Nous partons à pied, en couple, en direction de la fan zone parisienne du Champ-de-Mars, à cinq minutes de mon appartement. Aux fenêtres des immeubles haussmanniens du quartier, plusieurs drapeaux tricolores, apparus au fur et à mesure de la compétition. Sur place, nous rejoignons la file de supporters déjà nombreux. Au milieu de cette foule jeune, qui affiche les couleurs françaises par des maillots, des joues peintes, des perruques, des drapeaux, nous faisons partie des rares (difficile de quantifier plus précisément) qui ne possèdent aucun attribut. L’attente est un moment propice pour s’échauffer la voix. Les « Allez les bleus ! » et la Marseillaise sont récurrents. Benjamin Pavard et sa « frappe de bâtard » sont mis à l’honneur plusieurs fois, Samuel Umtiti, qui « nous entraîne au bout de la nuit », Olivier Giroud ou encore Gérard Depardieu (« Gérard Depardieu, sors nous ta vodka, on va la gagner chez toi ») sont évoqués. Les précédentes finales jouées sont remémorées (« et pour 98…hip hip hip, et pour 2018, hip hip hip… », « et ils sont où les Portugais ? »), les adversaires sont prévenus (« les Croates à quatre pattes ! ») et il est toujours bon de rappeler que « Qui ne saute pas n’est pas Français ! ». Face à tant d’entrain, un homme prévient sagement : « faut garder un peu de force quand même, parce que le match n’a pas commencé ». Après trente-cinq minutes et une fouille très rapide, la fan zone s’ouvre à nous. Notre premier objectif est de trouver une fontaine pour se rafraîchir. Là, nous entendons un jeune homme, au téléphone, annoncer clairement les intentions pour la suite de la soirée : « tu viens aux Champs-Elysées après ? Foutre la merde ! Ah non, pardon, célébrer la victoire dans la communion ! ».

20180715_164243Dans la perspective des trois heures d’attente avant le début du match, deux stratégies se dessinent. La première consiste (probablement pour les plus fervents supporters) à réserver dès leur arrivée les places sur la pelouse centrale, face à la Tour Eiffel et au principal écran géant, en risquant l’insolation. La deuxième, que nous préférons, est de trouver un coin d’ombre sur les côtés de la fan zone, sans vision sur les écrans, en attendant de se déplacer avant le match. Dans les deux cas, des jeux de cartes et des paquets de chips permettent de patienter. Les déplacements sont incessants pour chercher de l’eau ou autres boissons sans alcool (la Heineken vendue en canette est certifiée « 0.0% »), des glaces à l’italienne, ou encore aller aux toilettes, tandis que l’émission avant-match de TF1 ne génère que des réactions collectives épisodiques. À 16h30 un « clapping » est lancé. Alors que les écrans diffusent désormais la cérémonie de clôture de la Coupe du Monde, l’imminence du match se fait sentir : les pelouses latérales se vident progressivement afin que chacun trouve sa place définitive, les déplacements sont à la fois moins nombreux et plus pressés. Nous nous positionnons debout, à l’ombre, dans une travée perpendiculaire à l’axe principal du Champ-de-Mars, à l’écart de l’agitation mais avec vue dégagée sur l’un des écrans géants parallèles. Un homme ventripotent à nos côtés décore son ventre et ses bras grâce à son stick de maquillage tricolore qu’il compte vider, et prend un selfie. À son ami, un peu plus tard, il confie : « tu sais on a perdu les deux dernières finales, on dit jamais deux sans trois. Ce proverbe il me fait peur. » Des groupes de jeunes gens ont dévissé les bancs verts du jardin et les portent à plusieurs pour les disposer face à l’écran géant, à quelques mètres devant nous, cherchant à reproduire le confort de leur salon. A 16h45, une Marseillaise collective agit comme une dernière répétition. C’est la dernière ligne droite, la Marseillaise « pour de vrai », la dernière extinction des écrans pour cause de publicité, et enfin le début du match.

17h18, le premier but est fêté par des fumigènes multicolores dont la fumée persistante cache la vue de l’écran pour la reprise du jeu. L’ambiance, qui était relativement calme jusqu’alors, monte un peu, grâce aux « Allez les bleus ! » et « Qui ne saute pas n’est pas Français », jusqu’à l’égalisation croate. Puis la foule applaudit l’arbitre qui siffle un pénalty après avoir consulté l’arbitrage vidéo, et la conversion réussie d’Antoine Griezmann est l’occasion de nouveaux fumigènes. La mi-temps, applaudie, donne l’occasion de se dégourdir les jambes, dans un relatif silence. La queue restreinte à la buvette nous convainc d’acheter de quoi se rafraîchir, et, le soleil se faisant moins fort, nous décidons de suivre la deuxième mi-temps sur l’esplanade vide d’arbres près de l’École Militaire, où nous sommes plus proches de l’écran et de la ferveur.

L’arrivée du troisième but français lève le stress et la réserve collective, la lance à incendie des pompiers arrose la foule qui danse au son des classiques « po, po, po, po po po, po » et « Qui ne saute pas… ». Trois minutes plus tard, une Marseillaise est lancée, et au quatrième but la confiance du public dans l’issue de la rencontre se fait enfin jour : « on est champions ! ». Cela ne dure pas ; le but encaissé par Hugo Lloris invite à la prudence. Un jeune homme, drapeau tricolore accroché en cape, fait les cent pas devant nous. Mon rythme cardiaque ne redescend pas jusqu’au coup de sifflet final. L’équipe de France s’empare d’une deuxième étoile mondiale. C’est le début des scènes de liesse collective dans les rues de la capitale, vingt ans après. Pour autant, je suis étonnée du relatif calme avec lequel la victoire est célébrée dans la fan zone, notamment en comparaison avec l’effervescence que j’y avais vécue pour plusieurs matchs de l’Euro 2016 organisé en France. Mais à l’époque, la bière coulait à flots.

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Justement, il est l’heure des bières, et nous allons récupérer les bouteilles fraîches du frigo avant de retourner au Champ-de-Mars, puis Avenue Rapp, Pont de l’Alma, Avenue Georges V, et les Champs-Elysées. La prise de notes s’arrête là, les souvenirs sont plus flous. L’euphorie s’interrompt lorsque nous sommes témoins des premiers mouvements de foule sur le haut des Champs-Elysées. Encadrement des CRS qui lancent des fumigènes et quelques doses de gaz lacrymogène, enchaînant les charges furtives vers une foule qui n’y est manifestement pas habituée. Les familles avec enfants s’éloignent. Cela me rappelle des scènes qui me sont devenues familières au printemps, lors des manifestations contre la réforme de l’entrée à l’université. Drôle d’ambiance qui montre que le football n’est ni plus ni moins qu’ancré dans les réalités sociales et politiques et qu’une victoire, aussi prestigieuse soit-elle, ne peut effacer les tensions qui traversent la société.

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A 23h30, nous parvenons à rejoindre, avenue Kleber, un ami franco-autrichien et son frère, qui ont décidé après la demi-finale de venir de Vienne pour l’occasion. Il y a deux ans, il étudiait à Paris, et nous avions vécu ensemble les matchs à la fan zone, y compris la frustration de la finale. Polo de l’équipe de France pour lui, tee-shirt en l’honneur de Mamadou Sakho et drapeau tricolore pour son frère, accompagnés d’une GoPro pour immortaliser le moment, leur joie est plus démonstrative que la nôtre. Nous finissons la soirée avec eux, à arpenter les rues parisiennes sur le chemin du retour, tout en continuant les célébrations. Nous croisons une dame enroulée dans un drapeau croate, nous remarquons que la place de l’Étoile se nomme désormais « place des 2 étoiles », et que la Tour Eiffel, en bleu-blanc-rouge, célèbre les deux générations de Champions du monde. Peu après une heure du matin, elle s’éteint, mais la fête n’est pas finie…

Mathilde Julla-Marcy, doctorante à l’Université Paris Nanterre.

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