« Demain midi, c’est moules-frites ». France-Belgique en Normandie

À L’Apostrophe*, on sait s’adapter et on a le souci du détail. En ce jour de demi-finale France-Belgique, c’est un nouveau dispositif qui a été mis en place pour accueillir la clientèle et il ne manque pas d’imagination. Il fait beau et chaud en Normandie, c’est l’occasion de vivre une soirée festive en plein air. De fait, le grand téléviseur a changé d’emplacement. D’abord sa situation : au niveau de la baie vitrée, complètement ouverte, l’écran délimite en quelque sorte l’intérieur et l’extérieur du troquet et donne à présent directement sur la terrasse. Ensuite son installation : il repose sur un montage audacieux. Deux caisses en plastique posées sur une table, des bouts de cartons découpés pour soutenir le poste en hauteur, une enceinte pour le son posée sur une chaise, et le tour est joué. Un drapeau français ornemente le tout. Ce soir, le service se fait directement au comptoir auprès des deux jeunes serveuses, l’une blonde, l’autre brune. Les bières et autres boissons sont servies dans des gobelets en plastique. La femme du patron est aussi de la partie. Elle porte un tee-shirt bleu foncé, col en V, floqué « Coupe du monde 2018 » et une perruque version « carré » bleu-blanc-rouge. C’est elle qui place sur une table un petit panneau indiquant la possibilité de commander des hot-dogs pour 3,50 euros, préparés par le patron himself. L’offre fait réagir. Des clients réclament des frites.

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À 19h, la terrasse est déjà prise d’assaut et elle est découpée en deux parties. Sa partie avant, la plus proche du poste de télévision, se compose de six rangées de chaises et quelques petites tables carrées ou rondes, occupées par une quarantaine de personnes dont une quinzaine de femmes. Les gens sont ici assis sur des fauteuils en rotin (pour les premiers arrivés, plutôt jeunes) ou des chaises en bois. Ils ont déjà leurs boissons avec eux et parfois des planches de charcuterie. Certains attendent des proches et ont posé un vêtement, un sac, indiquant que la place est prise. La zone centrale est la plus disputée : en s’excentrant un peu, le reflet du jour dans le téléviseur gêne un peu le confort des téléspectateurs. Légèrement sur le côté toutefois, on trouve un groupe de jeunes hollandais installés sur des chaises et des tables hautes. Une sorte de couloir permettant la circulation sépare cet espace de la partie arrière de la terrasse, qui regroupe une trentaine de personnes dont une douzaine de femmes. La vue est ici plus lointaine quoi qu’assurée, sauf si des passants restent stationnés debout. Hormis une petite fille de 10 ans environ, il n’y a pas d’enfants pour le moment. Un grand adolescent finit son pain au chocolat. Il y a beaucoup de couples. L’un d’eux, aux alentours de 38-40 ans, porte des maillots vintage de l’équipe de France : la version Euro 1996 pour monsieur, la version Euro 1992 pour madame. Le match de ce soir est une affaire collective vécu en amoureux, en famille ou entre amis.

Les préparatifs d’avant-match ne sont toutefois pas toujours la trêve qu’on croit dans le quotidien familial. Ainsi cet échange derrière moi :

– « Qu’est-ce que tu veux Marine ? (le beau-père)

Un smoothie

Mais y a pas de smoothie ici ! (le beau-père)

T’es chiante Marine ! » (la mère).

Marine est contente tout de même. Elle vient d’avoir son brevet des collèges avec mention assez bien, aura les chaussures promises par sa mère et prend finalement un Orangina. Ses parents retrouvent deux couples d’amis, plutôt BCBG, et trinquent. Des copines, la quarantaine, se rejoignent et se moquent du look de l’une d’elles, pourtant très sobre, mais avec une écriture rose sur son haut jugée trop « girly ». L’heure du coup d’envoi approche, la patronne passe dans les rangs pour maquiller les clients et même un chien. « Ah c’est rigolo », lance une femme. D’autres tentent de se justifier, ainsi cet homme revenant avec des pintes à la main : « Face aux Belges, faut boire plus de bières qu’eux ». À 19h50, des clients arrivent encore. À 19h53, le son est mis : applaudissements. Deux jeunes femmes approchent, veulent saluer leurs amis bien placés au centre de l’assemblée, perturbent les rangs. L’une s’assoit, l’autre non, ce qui inquiète immédiatement celles et ceux qui sont assis derrière. Lesquels se mettent pourtant debout deux minutes après, pour les hymnes. « Ah, on va voir si les jeunes la connaissent La Marseillaise », lance bruyamment mon voisin. Beaucoup de gens chantent. Salve d’applaudissements à la fin et cornes de brume. La patronne prend des photos de la terrasse avec son Smartphone. C’est le coup d’envoi, clameur : « Ouais ! ». À l’intérieur du bar, il y a sur la banquette – seul espace où l’on peut s’asseoir, toutes les chaises ont été réquisitionnées dehors – un couple qui sirote des Spritz, visiblement indifférent à l’événement en cours.

Le match libère la parole collective et il est aisé de capter des phrases lancées à l’assistance et même en petit comité. Il y a des considérations esthétiques : « Vu le maillot de la Belgique, ils méritent pas de gagner, franchement » ; « Il est pas mal Giroud » ; « Il est grand le garçon, hein » ou bien « Il doit faire du 48 », à propos de Courtois, le gardien belge. « Il a pris cher Mick Jagger » (après un gros plan sur le leader des Rolling Stones en seconde période). Il y a des confidences : « Je suis pas une footballeuse dans l’âme, c’est juste la Coupe du monde moi qui m’intéresse. Je joue le jeu ». Les actions offensives des Français suscitent les cris, encouragements et amènent les gens à se lever. Les gestes défensifs efficaces entraînent des applaudissements. Les erreurs quant à elles provoquent beaucoup de commentaires. Sur une passe ratée de Pavard à la 9ème minute : « Que c’est mal joué, ça ! ». Florilège de la première demi-heure : « On est trop en défense ! ». « Ils vont nous amuser longtemps comme ça ? » ; « On a l’impression qu’on est crevé » ; « Fais une passe, fais quelque chose ! » ; « Qu’est-ce qu’il est nul ce putain de Giroud » ; « Il est mauvais » ; « Dès que c’est pas un ballon de la tête, c’est mort » ; « Trois points », pour décrire le tir très au-dessus de Griezmann. Marine fait des déclarations qui ne font pas consensus. « Non mais c’est mou ça », dit-elle à la 10ème minute mais sa mère n’est pas d’accord : « Attends, laisse-les se chauffer un peu les garçons ». Manifestement, l’échauffement est long dans son esprit puisqu’à la 27ème minute, Marine estime qu’il faut remplacer Pavard, ce qui conduit à cette réponse : « T’arrêtes Marine. Il faut qu’il s’échauffe un peu ». Les divergences se font plus saillantes encore à l’approche de la fin de la première période :

– « Y aura pas de but avant la mi-temps.

– Reste positive Marine !

– Ben 20 secondes !

– Il peut s’en passer des choses, en 20 secondes ».

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C’est la pause. Le son est coupé. Les gens se lèvent, vont commander une bière ou un hot-dog à l’intérieur, la queue au comptoir s’allonge. Pour mon voisin, c’est le soulagement. 60 ans environ, baskets, short en jean, maillot de l’équipe de France, petit diamant à l’oreille gauche, lunettes de soleil sur le crâne dégarni, il est à fond. Il a vécu la première mi-temps avec tension, a tenté de lancer des chants. Le classique « Allez les Bleus ! » mais aussi « Tous ensemble, tous ensemble ouais ! ». Mais ça n’a pas vraiment pris. Avant la rencontre, il tirait frénétiquement sur sa vapoteuse, touchait son téléphone. C’est qu’il attendait du monde ! Toutes les cinq minutes, il se levait pour aller voir dans la rue, puis venait se rassoir. Sa fille connaît mal la grande ville mais elle est finalement arrivée durant la première mi-temps, avec son gendre et ses trois petits-enfants, deux garçons et une fille âgés de 4 à 7 ans. Ils se sont installés autour de lui, se partageant deux chaises. Leur apparence physique et corporelle dit leur origine populaire qui tranche quelque peu avec le reste du public. Et voilà maintenant qu’arrive enfin son amoureuse ! Petite et toute fine, cheveux ras, teinture blonde, yeux bleus, elle a son âge et vapote aussi. Elle s’assoit sur ses genoux. Le voilà comblé… Le match reprend, il lance un nouveau chant. « Personne gueule ici », se lamente-t-il. Corner pour la France. Griezmann va tirer. Mon voisin bécote sa chérie… et rate le but d’Umtiti. Tout le monde crie. Avec deux secondes de décalage, il se lève, saute et hurle sa joie. « Qui ne saute pas n’est pas Français, eh ! ». Cette fois-ci, ça marche. « J’suis le gars qui met l’ambiance ! Si je chante pas, ils chantent pas ».

Durant le reste de la partie, les gens sont tendus. Marine aussi et elle le fait savoir en s’énervant : « Mais passez le ballon, le ballon ! ». Pour faire tomber le stress, l’humour et la dérision prennent plus de place : « Faites rentrer Zizou ! », déclare une femme de 40 ans environ, attablée avec d’autres copines de son âge. Kévin De Bruyne tire largement au-dessus de la cage française : ça chambre immédiatement sur le prénom. « En plus il est roux ». Un camion poubelle passe dans la rue et donne des coups de klaxon : « Ouais !!! Les éboueurs avec nous ! ». Lloris fait un bel arrêt : « Force jaune ! » (couleur de son maillot). À la 86ème, une Marseillaise est entonnée. À la 89ème, un participant déclare que « demain midi, c’est moules frites ». Les gens crient, le chien aboie. « Allez les Bleus ! Allez les Bleus ! ». Il reste deux minutes à jouer dans le temps additionnel, mon voisin partage sa vision des choses : « C’est long deux minutes ! Pas au boulot par contre ».

Au coup de sifflet final, une vaste clameur parcourt la terrasse puis le quartier. Les gens qui étaient dans les bars sortent dans la rue, se saluent à distance, de bar en bar. Coups de klaxon, défilé de voitures, drapeaux français aux fenêtres, des passagers assis aux portières et même sur les toits, « vroum vroum » des motos. Au loin, vers le port, on entend les cris et un « Seven Nation Army » repris en chœur (« Po po po po po poo pooo »). Le patron du café d’à-côté offre sa tournée. Il passe autour des tables en terrasse et verse à même la bouche des rasades de rhum puis répète l’opération avec de la vodka. Deux hommes, la cinquantaine, devisent : « C’est fédérateur. Ça va relancer l’économie. Je me rappelle de 98 ». Il est bientôt minuit. Deux coursiers « uber eats » à vélo discutent en pédalant. L’un d’eux pile net alors que le feu est vert. Il se penche, ramasse un petit drapeau français tombé par terre et l’agite en rigolant. Les deux collègues repartent. Au loin, la police municipale veille au grain.

Photo 3

Ludovic Lestrelin, Normandie

* Voir la chronique « Anciens combattants. À propos de Brésil-Mexique » pour prendre connaissance d’une précédente observation au sein de ce café.

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