Les Bleus et les femmes de ma vie

De nombreux joueurs et amateurs de football sont superstitieux. En ce qui me concerne, je le suis raisonnablement. Pendant ce Mondial russe, j’ai vu tous les matches des Bleus chez moi, sur mon fauteuil (assis ou appuyé sur lui) et sur TF1, je ne vais pas changer une équipe qui gagne. Aller voir la demi-finale France-Belgique dans un bar ? Inimaginable. Répondre positivement à l’invitation d’un ami à un barbecue autour de sa piscine avec le match sur écran géant ? Trop risqué.

Ce mardi soir, j’allume donc la télé exactement à la même heure que d’habitude, afin de voir l’entrée des joueurs sur le terrain et de chanter faux notre hymne national. Puis je zappe sur beIN pendant la pub sur TF1 et je reviens sur la Une pour le début du match. Du fait d’un déménagement prochain et du départ le lendemain de mes filles loin des cartons, je suis entouré par les quatre femmes de ma vie. Ma mère, mon épouse, ma cadette et ma benjamine, par ordre d’antériorité bien sûr. Mon père, en pèlerinage en Corrèze sur les terres de nos ancêtres, m’a envoyé l’habituel message d’avant-match. Mon fils aîné, parti travailler dans le Sud pour alléger mes fins de mois, respecte à la lettre le rituel établi : pas d’appel avant le match, juste des échanges de SMS, puis une frénésie de messages pendant la rencontre.

Ma mère

Ma mère est née dans une famille de football. Son père a joué dans le club de son village. Et il descendait de sa campagne dès que possible pour voir les grands matches à Bordeaux, comme l’inauguration du stade municipal (appelé depuis Lescure puis Chaban-Delmas) pour un Brésil-Tchécoslovaquie à l’occasion de la coupe du Monde 1938. A 97 ans, il ne va plus au stade depuis une vingtaine d’années, mais il continue de suivre l’équipe de France à la télévision. Fidèle au poste, il n’a pas lâché l’écran pour cette demi-finale. Il s’est juste endormi en début de deuxième mi-temps et a eu l’agréable surprise de constater à son réveil que la France menait 1-0.

Enfant, ma mère a été le sparring-partner des jeux de football de son frère dans le jardin familial. Elle a ensuite eu la bonne idée de choisir un mari dont les exploits footballistiques l’ont emmené jusqu’en quarts-de-finale de coupe Gambardella avec comme partenaire Didier Couécou, qui a fini international. Selon la légende familiale, la première réaction de mon père à ma naissance aurait été de regretter la forme ovale de mon crâne, ce qui ne marquait pas une prédisposition à la pratique du football. Je n’ai cependant qu’un souvenir relativement flou de cette scène. Après la séparation d’avec mon père, ma mère a eu la joie de voir son fils jouer au football – en utilisant cependant les mains, en tant que gardien de but – puis suivre passionnément l’équipe locale, l’obligeant à des trajets jusqu’au stade tous les 15 jours. Je la suspecte d’avoir milité pour que j’aie une voiture dès mes 18 ans, afin de s’épargner ces trajets.

Pour autant, ma mère ne fait pas que subir le football. Elle apprécie d’aller au stade, pour profiter du spectacle et de la ferveur populaire. Lors des grands matches, elle n’est jamais très loin d’un écran de télévision. Pour ce France-Belgique, elle commence le match en retrait, son fils lui ayant fait remarquer, avec tact et diplomatie, qu’elle n’allait pas étendre le linge juste à côté de lui un soir de demi-finale de coupe du Monde. Mais petit à petit, elle se rapproche, d’abord ponctuellement, avant de disposer un siège en face de l’écran pour suivre toute la seconde période.

Mon épouse

Mon épouse est née dans une famille passionnée de montagne, où le football n’est pas une préoccupation. Lors de nos premières vacances communes, elle a été ravie que j’écourte notre séjour au Portugal pour rentrer voir un Bordeaux-PSG. Son regard extérieur sur le football m’a toujours été précieux. Disposant de deux places pour la finale du Mondial 1998 et ne sachant pas qui faire profiter du deuxième sésame, je lui demandai son avis, en pesant le pour et le contre de chaque candidat. « Tu n’as pas pensé à moi ? » me répondit-elle. Je dus admettre que cette possibilité ne m’avait pas effleuré l’esprit. « Parce que ça m’intéresse », ajouta-t-elle. C’est ainsi qu’elle se retrouva debout sur son siège au troisième anneau du Stade de France au moment du but d’Emmanuel Petit, puis qu’elle finit sur les Champs, puis qu’elle s’abonna pour les matches de qualification à l’Euro 2000 au Stade de France, puis que, deux jours après son mariage, elle se retrouva de nouveau sur les Champs pour fêter la victoire contre l’Italie, avec son mari, le témoin de son mari, les voisins de l’immeuble et leur infâme cubi de vin blanc. Je la suspecte d’avoir trouvé un poste à Lyon pour quitter Paris et ne plus revivre ça.

Si son mari et son fils lui imposent régulièrement leur passion pour le football, elle s’intéresse quand même aux grands événements et a suivi quelques bribes de matches depuis le début du Mondial. Comme Antoine Griezmann, elle met du temps à entrer dans cette demi-finale, avant d’intensifier son activité en fin de première mi-temps puis d’être omniprésente en seconde.

Ma cadette

Ma cadette est née, il y a 12 ans, dans une famille de football, mais elle n’a pas été atteinte par le virus. Elle a accueilli avec dédain la proposition de son père de jouer au football. Elle a montré un enthousiasme limité lors des sorties initiatiques au stade, au point que je n’ose même plus lui proposer de l’y emmener. Elle demande juste quelques informations à son frère et son père pour être à la page lors de ses discussions avec ses copains. Son seul lien avec le football est Hugo Lloris. En fin de maternelle, elle a décrété que le gardien de l’OL d’alors était « trop beau ». Dans la mémoire familiale qu’elle aime à entretenir, Lloris était son « amoureux ». Elle prête donc une grande attention à ses performances. Elle ne se met pas devant la télé pour cette demi-finale, mais elle chante l’hymne la main sur le cœur pour nous montrer sa bonne volonté et accourt dès que nous félicitons Lloris afin de voir les prouesses de son joueur de cœur et de pouvoir rappeler qu’elle avait eu le nez creux en en faisant son idole. Plus occupée par ses jeux ou des vidéos sur la tablette, elle célèbre quand même le but d’Umtiti avec nous et n’est pas la dernière à aller sur le balcon pour fêter la victoire.

Ma benjamine

Ma benjamine est née, il y a 9 ans, dans une famille de football et, pour des raisons qui m’échappent mais me ravissent, elle n’est pas insensible à ce sport. Si elle non plus n’a pas répondu aux appels du pied de son père pour pratiquer le football, elle a manifesté de l’intérêt à chaque sortie au stade. A la maison, elle vient régulièrement suivre des bouts de match devant la télé. Depuis le début du Mondial, elle suit le déroulement de la compétition même si elle n’a fait que des apparitions furtives devant le poste. Est-ce l’enjeu de la demi-finale ou le contexte de son dernier soir dans son appartement avant le déménagement ? Toujours est-il qu’elle s’est postée à côté de moi dès les hymnes et qu’elle n’a pas lâché l’écran jusqu’à la fin. Ses commentaires techniques et tactiques avisés suscitent la béatitude de son père, notamment ses analyses sur les variations du rythme du match ou ses critiques sur les relances imprécises des Bleus. Elle passe la deuxième mi-temps collée à sa mère, à s’emballer pour le but d’Umtiti, à s’inquiéter des prises de balle d’Hazard ou à s’exciter sur Giroud.

Olivier Giroud

Olivier Giroud est né dans une famille de football et a réussi une belle carrière qui l’emmène en demi-finale de coupe du Monde. Mais Olivier Giroud est la tête de Turc d’une partie du public français. Agacé par les critiques des « footix » qui ne comprennent pas ce que Giroud apporte à l’équipe, mon fils et moi avons décidé de le défendre becs et ongles. Mais ce soir, Giroud n’y met pas trop du sien. Certes, il pèse sur la défense belge, mais il gâche lamentablement toutes les bonnes situations qui se présentent à lui. Ma benjamine commence à s’agacer et à expliquer à ses mère et grand-mère que Giroud fait n’importe quoi. Face à la multiplication de ses ratés, voilà que ma mère le prend en grippe. Après une énième boulette, ma benjamine s’exclame « mais ça fait 5 fois qu’il rate ! » La gent masculine est elle aussi passée du côté obscur de la force. Sur nos portables, mon fils et moi échangeons des « Putain, Giroud… » à chaque raté, y compris après son remplacement quand les Bleus manquent plusieurs fois l’occasion de creuser le score.

Heureusement, ma cadette passe dans le salon et vient au soutien de Giroud, en affirmant qu’il est « trop beau ». Cette remarque engage un débat intense sur le physique de notre avant-centre. L’une le trouve « moche ». L’autre « pas mal, mais trop barbu ». Et ma cadette continue de clamer qu’« il est trop beau ». A la sortie tant espérée de Giroud, tout le monde se retourne vers moi pour me demander ce que vaut Nzonzi. Je fais briller ma culture footballistique : « Il est grand ». Avant d’ajouter qu’il devrait permettre de densifier le milieu de terrain et de contrer les Belges sur les coups de pied arrêtés.

La liesse au loin

Au coup de sifflet final, pour la première fois depuis le début du Mondial, des cris retentissent dans le voisinage. Pendant que la famille se congratule, je file chercher le drapeau tricolore reçu en juin lors de France-Etats-Unis au Parc OL. Plein de fougue, mes filles et moi nous projetons sur le balcon pour constater que… personne d’autre ne fête la victoire dans notre rue. Au moment où les premiers coups de klaxon retentissent, le téléphone sonne. Mon fils hurle de joie, célèbre notre qualification, vante les mérites de notre joueur fétiche Ngolo Kanté et me rappelle qu’il reste un match, le plus important. On n’a encore rien gagné, il ne veut pas revivre le cauchemar de la défaite contre le Portugal à l’Euro. Mon père m’envoie un SMS pour fêter la victoire.

Pendant que les rues lyonnaises s’animent grandement, chaque membre de la famille revient à ses préoccupations. Chez ma benjamine, le bonheur du succès tricolore a laissé la place à la tristesse de quitter l’appartement où elle a grandi. Son père lui-même recentre son stress sur la préparation du déménagement. La victoire est en nous, mais elle n’apaise les soucis que temporairement.

Nicolas Hourcade, Lyon

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