Depuis le début de la coupe du monde, je l’ai dit : les meilleurs, c’est les Croates !

C’est une belle soirée d’été à Monte Persu. Comme d’habitude, la journée a été écrasée par la chaleur. Le crépuscule qui s’annonce apporte une douceur bienvenue, presque reposante. Les touristes sont assez nombreux à se promener dans la vielle ville génoise, mais sans plus et de façon inégale. Il est vrai que le nouveau plan de circulation et la piétonisation partielle, favorisent plutôt le centre-ville, non loin de la place de la mairie, et incitent involontairement  à délaisser les rues adjacentes. Comme je n’habite pas très loin du centre, je me rends à pied vers le bar-à-vin répondant au doux nom de « Vinu Nustrali[1] ». C’est là que j’ai décidé de suivre la rencontre entre la Croatie et l’Angleterre avec l’un de mes fils. Chemin faisant, je rencontre Eugène, un ami d’enfance, qui me confie sa contrariété toute footballistique :

« Sangula miseria ! Tu as vu ! Ces Français vont me pourrir l’été ! Heureusement qu’ils vont perdre contre les Anglais en finale ! ».

Je lui fais part de ma préférence pour la Croatie dans cette rencontre, mais il n’y croit pas plus que ça. De toute façon, pourvu que ce ne soit pas les « Bleus » qui l’emportent à la fin et cela lui ira tout à fait. Me voilà rendu sur place avec mon fils ainé. Il y a peu de monde en terrasse, même chose pour le petit restaurant d’à côté. François[2], le patron, la trentaine, me fait remarquer amèrement la fréquentation en berne alors que, quelques dizaines de mètres plus loin, les bars du centre ont presque fait le plein.

Nous nous installons en terrasse, juste en face de l’écran de télévision. Nous sommes idéalement placés, les trois personnes devant nous ne gênent en aucune façon notre champ de vision. Peu de monde c’est vrai, mais un échantillon intéressant, une sorte d’Europe en miniature si l’on peut dire, et même plus. Derrière nous, un couple de Français, la trentaine, pour lequel le football semble être le cadet de leurs soucis. Juste à côté d’eux, sur leur gauche un couple d’Anglais. Elle comme lui, grands, sveltes, discrets, distingués, une sorte de condensé de l’Angleterre comme on n’en trouve plus que dans les films des années cinquante… et à la terrasse du « Vinu Nustrali » en cette soirée de juillet ! Quant aux trois personnes devant nous, parfaitement francophones au demeurant, elles viennent en fait non pas d’Espagne, comme je l’ai cru en les entendant discourir aussi dans la langue de Cervantès, mais d’Amérique latine. C’est mon fils, qui y a passé quelques temps, qui me l’indique, « à leur façon de parler » me dit-il ; ce que confirment bientôt le contenu de leurs conversations. Le match ne les préoccupe pas plus que cela. Il y a, enfin, Antoine et sa compagne qui, comme nous, s’expriment alternativement en corse et en français. Antoine est un ami d’enfance, pratiquement le même âge que moi, et pour lequel Séville 1982 et Berlin 2006 demeurent parmi ses plus beaux souvenirs de coupe du monde, du moins depuis qu’il s’intéresse au football, autrement dit depuis toujours.

Nous commandons à boire alors que, à la télévision, les hymnes retentissent. C’est parti, les Croates jouent en bleu et les Anglais en blanc. Les serveurs, qui n’ont pas grand-chose à faire, discutent de la rencontre, du moins d’un aspect un peu particulier de celle-ci : le gilet de l’entraîneur des Three Lions… L’un d’entre eux semble même connaître tous les détails de l’histoire vestimentaire de Gareth Southgate. Personne ne semble vraiment intéressé par le match lorsque les Anglais ouvrent le score sur un coup-franc magnifiquement tiré par Trippier. Le but est flegmatiquement fêté par les ressortissants de sa Gracieuse Majesté, c’est-à-dire par un sourire à peine esquissé. On dirait vraiment une caricature d’un autre temps. Le couple de Français est déjà parti. Peu après, il est remplacé par un couple franco-italien que le 9 juillet 2006 n’a pas du empêcher de dormir vu leur désintérêt absolu pour la chose footballistique. Les Sud-Américains, du moins les deux femmes, semblent en revanche se prendre – modérément – au jeu, alors que l’homme apprécie plutôt le vin qu’ils ont commandé. Antoine est content :

« Ti l’aviu dettu ! L’Inglesi sò veramenti i più forti ![3] ».

Je lui fais remarquer que le match vient à peine de commencer et l’un des serveurs vient à ma rescousse : « Depuis le début de la coupe du monde, je l’ai dit, les meilleurs c’est les Croates ! ». En fait, Antoine espère surtout que l’Angleterre fera un bien meilleur adversaire pour l’équipe de France en finale dimanche. C’est-à-dire capable de renvoyer les tricolores dans leurs foyers sans tambour ni trompette. Puis, les conversations et l’ambiance s’enfoncent peu à peu dans la torpeur. Il faut dire que la domination anglaise laisse peu d’espace aux Croates. Le match semble plier d’avance. Les Sud-Américains lèvent le camp ; le football ne les a finalement pas convaincus de sa beauté ni de son utilité. « Les Croates sont fatigués » lance l’un des serveurs. « C’est qui qui est fatigué maman ? » demande l’une des gamines du couple de Français qui a pris la place des Latino-Américains. Et la mère, visiblement au fait des choses de la géographie du football, d’instruire sa progéniture sur l’existence du « petit » peuple balkanique et d’ajouter, en s’adressant gentiment au serveur : « Mais tout le monde est fatigué » ; « c’est pas faux » concède le serveur.

Quelques personnes qui déambulent dans les rues, s’arrêtent devant l’écran en terrasse le temps de jeter un œil sur le score ; aucune ne semble surprise de voir l’Angleterre aux commandes. « C’est bon, c’est eux qu’on prend dimanche » assure un homme en s’adressant à ses amis. Trois dames d’un âge respectable s’approchent également : « Quel est le score Monsieur s’il-vous-plait ? » me demande l’une d’entre elles, « 1-0 pour l’Angleterre Madame », « Ah, tant mieux ! Merci ! » ; elles continuent leur chemin alors que j’entends l’une d’entre elle déclarer que, pour sa part, elle soutient… l’Allemagne !

La mi-temps intervient et nous échangeons sur la rencontre, de l’avis quasi général : « Les Croates sont carbonisés, c’est cuit pour eux ». Entre-temps, nous nous sommes fait servir de quoi manger. Le chien du couple franco-italien gardera, pour sa part, un bon souvenir de la soirée, passant de table en table, nul ne saurait lui refuser un morceau. À la reprise, les discussions, insensiblement, dérivent sur d’autres sujets que le match car les dés semblent jetés. L’un des serveurs a lié conversation avec le couple de Français accompagnés de leurs enfants. Les trois adultes dissertent doctement des mérites de Kylian Mbappé, le jeune prodige de l’équipe de France. C’est alors que la Croatie égalise.  L’un des serveurs exulte pendant que le couple d’Anglais se fige, c’est-à-dire ne témoigne absolument d’aucun sentiment. Quelques minutes plus tard, Pickford, le gardien des Blancs, est sauvé par son poteau gauche. La dame anglaise s’autorise alors une attitude folle : elle soupire ! Le serveur admirateur des Croates s’exclame quant à lui : « C’est pas passé loin ! ». « C’est quoi maman qui est pas passé loin ? » demande de nouveau la petite fille. Et sa mère, une fois encore, de lui expliquer les tenants et les aboutissants de ce bizarre jeu de balle. « Putana miseria ! C’est pas vrai ! » Antoine non plus n’apprécie guère ce retournement de situation. Entre-temps, Jérôme, le pharmacien d’à côté, s’accorde un court moment de détente. Il nous rejoint à la terrasse : « Alors, ça en est où ? », « 1-1 ». Il aime le foot pour le foot. Lui aussi apprécie beaucoup le jeu des Croates, ce sont ses préférés dans la compétition. Moi aussi je les aime bien. Ils me rappellent les belles années 1970 de la Yougoslavie du football, qui ne gagnait jamais rien, mais qui jouait si bien ! Et puis j’ai toujours admiré leurs dribbleurs. Coup-franc presque dans l’axe pour les Anglais. François qui s’est attablé un moment avec nous plaisante : « C’est un peu loin. Mais j’en ai déjà mis des comme ça… en PH pas en coupe du monde ! »

Le match est terminé. Bizarrement, les Anglais s’en vont. Ont-ils peur de perdre leur flegme si tout va mal ? Début des prolongations. Les conversations s’animent. On déplore le calendrier qui ne fait pas se dérouler les demi-finales le même jour, ce qui favorise l’un des finalistes ; certains s’en félicitent, d’autres beaucoup moins. Bientôt, les Croates prennent l’avantage grâce à un joli but de Mandzukic. Joie affichée du serveur, Jérôme qui est revenu pour une petite pause est également content. Antoine l’est beaucoup moins : « Ùn hè micca pussibuli ![4] Comment tu veux qu’ils tiennent en finale avec trois prolongations dans les jambes ! ». Changement chez les Croates, entrée de Corluka : « C’est Bati qui va rentrer ! » plaisante François, « Hè u stessu ![5] C’est incroyable ! » ajoute-t-il. Mon fils m’explique que Bati est le sosie de Corluka. Il s’est tellement pris au jeu qu’il a acheté un maillot croate, l’a fait floqué au nom du joueur et le porte presque en permanence. Maintenant, il est à fond pour la Croatie ! Et le pire, c’est que la ressemblance est vraiment frappante !

C’est fini. La Croatie est en finale. Dimanche, Antoine ira à la plage. Il ne regardera pas le match. Il n’a pas envie de se contrarier, car il en est sûr : ce ne sont pas les Bleus de ce soir qui vont l’emporter.

Didier Rey, Corse.

 

[1] « Le Vin de chez nous » ; le nom a été changé.

[2] Les prénoms ont été modifiés.

[3] « Je te l’avais dit ! Les Anglais sont vraiment les plus forts ! »

[4] « Ce n’est pas possible ! »

[5]«  C’est le même ! »

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