C’est dommage, Johnny n’est plus là.

France-Uruguay- Vendredi 6 juillet – 16h.

Sur le panneau des pronostics du foyer de vie de Santonnières*, la France est largement favorite face à l’Uruguay. Quelques-uns voient quand même une défaite : 9-8 pour Pascal, 5-1 pour Laurent et 5-3 pour Camille. Les résidents aiment quand il y a beaucoup de buts. J’arrive dans la salle où la rencontre est projetée alors que les hymnes retentissent. Je m’installe au deuxième rang. D’épais rideaux sont tirés et il fait un noir presque complet, ce qui complique la prise de notes. Il n’y a que deux résidents : une femme assise devant et un homme au fond. Ils fredonnent doucement l’air de La Marseillaise. Comme c’est l’heure du goûter, les résidents sont encore dans les unités de vie. Beaucoup vont y rester pour regarder le match puisqu’il est retransmis sur une chaîne gratuite. Jean-Pierre, qui a une cinquantaine d’années, s’installe à côté de moi : « On ne pourra pas voir la finale parce qu’on part en vacances. On part à une heure de matin. » Géraldine entre. Elle me reconnaît, me serre la main et s’installe juste devant moi :

« Je ne te gêne pas ? Ca y est, c’est parti. Ca va être dur, hein ? Allez la France ! »

Les résidents ne tiennent pas en place : ils se lèvent, sortent, rentrent, restent debout, changent de place. Aucun éducateur n’est présent. Un seul vient apporter ses lunettes à un résident et ressort. Mickael n’ose pas entrer parce qu’il m’a vu et ne me connaît pas. Il est encouragé par les autres : « Viens Mickael, viens, installe-toi ». Il porte un maillot de l’Euro 2016. Géraldine demande à une résidente de venir à côté d’elle. Chaque ouverture de la porte produit un rai de lumière qui fait se retourner tout le monde. Finalement, huit résidents s’installent sur la première rangée. Jean-Pierre et moi constituons le deuxième rang.

Premier problème : les Français jouent en blanc et les Uruguayens sont en bleu. Cela complique la compréhension du jeu et provoque une certaine confusion dans les encouragements.

Jean-Pierre : « Ils sont en bleu les Français ?

Géraldine : Non, les Bleus sont en blanc et les autres sont en bleu. »

Puis vers moi : « C’est qui les autres ?

Moi : Uruguay.

Géraldine : Ah oui. Jean-Pierre, les Bleus comme ça, c’est l’Uruguay ».

Effectivement, le bleu uruguayen est plus clair. Géraldine trouve que les maillots des Français sont très beaux. Une fois que tout le monde a compris que « les Bleus comme ça », « les Bleus pas comme nous » ne sont pas les Français, les encouragements peuvent reprendre. D’abord « Allez les autres Bleus », parfois « Allez les Blancs » mais finalement, c’est plus simple de continuer à dire « Allez les Bleus ». Tout le monde comprend.

À la 13ème minute, corner uruguayen : « Le ballon n’est pas posé sur la ligne, il est mal mis ». Il faut que tout soit en ordre. Lloris boxe le ballon. Applaudissements. À la 15ème minute, je reçois un SMS de Franck, le patron du Madison : « Bah alors t’es où ??? ». Jérémy avec qui j’ai beaucoup discuté la dernière fois, s’installe à côté de moi :

Jérémy : « Moi, j’ai mis 4-0 pour la France. C’est mon équipe.

Jean-Pierre : Moi aussi j’ai mis 4-0.

Jérémy : La semaine dernière, ils ont gagné 4-3. Allez la France, allez mon équipe. »

Grosse frappe de Pogba, bien au-dessus du but à la 18ème : « Ohhh ». Le commentateur signale que Pavard est le premier buteur français hors de la surface depuis 1998. Cela réactive Jérémy :

« Moi, j’ai vu la finale avec mon père en 1998. J’avais 5 ans. La France, c’est mon équipe ».

Les résidents aiment les gestes techniques. Ils apprécient un petit pont sur un défenseur uruguayen. Mais certains ont du mal avec les détails. Quand Mickael demande : « C’est qui le capitaine de la France ? », seule Géraldine et Jérémy savent que c’est le gardien mais personne ne connaît son nom. Plusieurs se repèrent difficilement dans les séquences ou les enjeux du match.

– Mickael : « Elle est pas commencée la seconde mi-temps ? 

– Géraldine : Non, c’est la première.

– Mickael : Ils font les penalties après ?

– Géraldine : Non, c’est à la fin. »

Puis, vers moi : « Si on perd, on est éliminé ? Après les vacances, on fera du foot avec Camille (l’enseignante en activité physique) ».

Ils ne comprennent pas non plus pourquoi le gardien a le droit de sortir de sa surface de réparation pour tirer un coup franc. Géraldine est fan de Griezmann et de Giroud. Elle ne connaît pas Mbappé. À la 21ème, Griezmann tire un corner : « Il est bon lui ». Puis : « Pourquoi ils ne font pas de passe à Giroud ? » Dès que son chouchou est bousculé : « Carton, Carton ». Puis : « Ils auraient dû faire la passe à Griezmann, il aurait marqué ».

L’agressivité des Uruguayens n’est pas comprise, d’autant qu’elle n’est pas systématiquement sanctionnée : « Ils font vraiment beaucoup de fautes les Bleus pas comme nous », puis : « C’est pas normal de tirer le maillot comme ça ». Quand Lloris est bousculé par un attaquant : « C’est pas bien de faire ça ».

À la 33ème  minute, les préoccupations quotidiennes, modifiées par l’horaire du match, ressurgissent.

Géraldine : « Moi, je vais prendre ma douche ce soir.

Résident : Avant ou après de manger ? 

Géraldine : Avant de mangerTu sais éteindre l’écran, comment tu t’appelles déjà ?

Moi : Eric. Oui je sais le faire. »

Une résidente d’une cinquantaine d’années entre. C’est la compagne d’un spectateur déjà installé. Il colle une chaise vide à la sienne pour qu’elle vienne contre lui et ils s’embrassent sur la bouche. À la 40ème, le but de Varane est célébré d’une manière nouvelle : il faut faire un check, en se tapant une fois dans la main. Un coup franc dangereux de l’Uruguay fait peur à Jérémy qui se cache les yeux :

« J’ai la trouille. J’ai la trouille. La France, c’est mon équipe ».

defilevoiture

À la pause, Jérémy m’annonce qu’il rentrera chez lui seulement jeudi prochain parce que son père travaille et qu’il ne peut pas venir le chercher ce week-end. Sur le plateau de Bein Sport, Marcel Desailly donne son point de vue sur le match. J’explique à Jérémy, qui est ravi de l’apprendre mais peine à retenir son nom, que c’est un joueur l’équipe de France de 1998. Tous sont attentifs à un sujet sur les chaussures des joueurs qu’ils trouvent très belles. Puis, nous comparons nos âges : Jérémy est né en 1993, Géraldine en 1984 et Jean-Pierre en 1964. L’apparition de Jo-Wilfried Tsonga dans une publicité fait réagir :

– Géraldine : « Il fait du basket lui.

– Moi : Non, du tennis plutôt.

– Géraldine : Comme Yannick Noah alors ?

– Moi : Effectivement.

– Géraldine : C’est le fils de Yannick Noah qui fait du basket. Comment il s’appelle déjà ?

– Moi : Joakim.

– Géraldine : Oui. C’est ça. »

À la reprise, Géraldine constate la domination française : « Ils sont cons les Bleus, ils font des passes aux Blancs. Ils ne savent pas jouer et ils sont vieux ».

Elle veut voir un second but. Sur un corner français : « Là, vous marquez la France. Vas-y Jérémy, gueule un peu. » Il s’exécute de bonne grâce : « Allez les Bleus. Allez les Bleus. C’est mon équipe ». Mais le résultat n’est pas à la hauteur de ses efforts : « Les autres bleus, ils gênent le passage, là ». Cela fait bien rire Mickael qui trouve que : « Bah c’est ça, le football ».

À la 59ème minute, Tolisso prend un coup et tombe mais le jeu n’est pas arrêté. Les résidents sont choqués : « Y’a faute, y’a faute… Il faut arrêter, il a mal à sa tête, à son oreille ». Le but de Griezmann ravit tout le monde, même si, sur le ralenti, on voit que « c’est le gardien qui le met parce qu’il n’attrape pas bien le ballon ». Il se conclut par une nouvelle séance de check. « Allez les Bleus », « Aux chiottes, les Bleus comme ça ».

À la pause, Mickael est allé chercher son smartphone et depuis il le manipule. J’ai décliné sa proposition de m’éclairer avec la fonction lampe de poche pour que je puisse bien noter le déroulement du match. Il filme l’écran et l’envoie en SMS. Il a écrit « Je regarde le foot France » et il me tend l’appareil pour que j’écrive « Uruguay ». Quand Jérémy encourage (« Allez les bleus »), il complète : « On est tous ensemble ». Puis « C’est dommage, Johnny, il est plus là ». Il recherche donc la chanson sur YouTube et propose de la diffuser. Seule Géraldine souhaite que le son ne soit pas trop fort. Sur le clip, il voit des « joueurs qui ne jouent plus ». Ensuite, il nous passe « I will survive » et reconnaît Fabien Barthez sur un clip. Il se retourne pour le montrer à Jérémy, ravi.

La sortie de Tolisso est applaudie, même si « Ah, son t-shirt est tout sale ». À partir de la 85ème minute, on sent que les Français entrent dans une phase de gestion du résultat. Ils se font des passes dans le rond central. Ce jeu de possession plait beaucoup : « Joli, joli… », « Allez », « Passez à Griezmann ». À la 87ème, une faute sur Pogba en milieu de terrain entraîne un coup franc. Géraldine réclame un pénalty. Pendant que Griezmann se prépare à tirer, les résidents du premier rang, assis sur leur chaise, s’inclinent, serrés les uns contre les autres. Quand c’est au tour de l’Uruguay de tirer un coup de franc bien placé à la 89ème, Jérémy se cache les yeux, imité par Mickael : « Non, non, non ». Géraldine met en plus sa main sur leurs visages puis les rassure : « C’est bon, y’a rien ».

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Au coup de sifflet final, la victoire est célébrée dans la précipitation : les chaises sont empilées, Mickael manque de tomber en montant sur une table pour éteindre le projecteur et tout le monde sort sur le trottoir. Des résidents sont déjà là, d’autres sont aux fenêtres. Pendant 10 minutes, une vingtaine de véhicules se succèdent dans les deux sens : drapeaux, klaxons, femmes assises sur les portières… Les personnes âgées de la rue sont sur leur pas de porte. Quand le trafic s’atténue, les deux éducatrices présentes décident le retour au foyer, ce qui déplait à un résident qui porte un maillot de l’Olympique Lyonnais et qui s’est posté sur le trottoir d’en face. Dans l’allée, les résidents chantent « On a gagné ». C’est l’heure du repas.

Eric Passavant, Hauts-de-France.

 

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