It’s coming home !

Retour au Terreiro do Paço et à son écran géant pour Belgique-Brésil. Dans le métro, les maillots canarinhos sont légion. Un premier coup d’œil révèle que des milliers de Brésiliens sont venus voir la rencontre dans cette place que la royauté portugaise a pu reconstruire après le tremblement de terre de 1755 avec l’or provenant de son ancienne colonie sud-américaine. Bien que le maillot du Brésil ait gagné ces dernières années une connotation politique plutôt conservatrice – il était porté par une partie des manifestants qui marchaient contre le gouvernement de gauche de Dilma Rousseff –, il est arboré par de nombreux spectateurs. Certains ont préféré le maillot de leurs clubs respectifs (Fluminense, Flamengo, etc) mais ils sont minoritaires. Si la place est bondée, c’est que depuis vingt ans, le Portugal est devenu une destination privilégiée de l’émigration brésilienne. En 2010, 120 000 Brésiliens résidaient au Portugal, employés pour beaucoup dans le secteur des services (restauration, commerce, etc.). Mais la crise qui frappa durement le Portugal (tout comme l’Espagne et la Grèce) amena une réduction des arrivées et favorisa des retours au Brésil ou des départs vers d’autres pays européens. En 2017, la population brésilienne au Portugal dépasse légèrement les 80 000 personnes. Dans le Terreiro do Paço, on retrouve également des touristes brésiliens, le Portugal ayant la cote dans l’ancienne colonie (870 000 touristes brésiliens sont venus au Portugal en 2017).

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La densité de la foule m’empêche d’accéder à la pelouse synthétique où les spectateurs sont assis pour voir le match dans de bonnes conditions. Je dois donc assister au coup d’envoi aux abords de la pelouse, debout, sans pouvoir me mouvoir, la vision obstruée par un lampadaire et par quelques têtes qui dépassent. Je ne suis pas le plus à plaindre. À côté de moi, plusieurs spectatrices se désolent de ne rien voir à cause de grands placés devant elles. Un de mes voisins portant un drapeau du Brésil sur les épaules tente même de se mettre debout sur la glacière qu’il a apportée. Mes voisines brésiliennes ne se plaignent pas seulement de la taille des autres spectateurs : à chaque corner, elles s’inquiètent car « les joueurs belges sont des géants » ! C’est d’ailleurs sur un corner que la Belgique ouvre la marque et que je peux constater qu’une grande partie des supporters belges sont regroupés, en plein milieu de la pelouse synthétique. Certains ont apporté des fourches en plastique pour mieux supporter les diables rouges. Autour de moi, c’est la désolation à l’exception de deux jeunes belges qui agitent leur drapeau. Le but de De Bruyne fait de nouveau bondir les Belges présents qui fêtent longuement. Un speaker doit intervenir pour, en anglais, les inviter à s’asseoir. Les mines continuent de se décomposer autour de moi. Les détenteurs brésiliens de vuvuzela témoignent de bien moins d’ardeur.

Je profite de la mi-temps et des mobilités qu’elle implique (aller chercher de la bière, retrouver des amis, etc) pour trouver une meilleure place, face à l’écran. Je peux m’asseoir à proximité d’une famille brésilienne, de touristes français et anglais. De la musique a été prévue pour combler l’attente et l’organisation a clairement fait son choix. C’est du hip hop brésilien qui retentit dans la place. L’adolescente française près de moi lance son application « shazam » pour identifier les titres que les Brésiliens présents connaissent, les entonnant et esquissant quelques pas de danse. Un DJ et un chanteur apparaissent sur la scène, au pied de l’écran géant, et tentent de redonner de l’espoir aux supporters brésiliens. Le rapper dédie un de ses titres à « tous les immigrants » présents et leur assure que même si le Brésil perd, ils sont quand même des « champions ».

La rencontre reprend. Cette seconde mi-temps est ponctuée de cris divers à chaque nouvelle attaque de la seleção. Le but de Renato Augusto provoque un mouvement d’allégresse collective, les vuvuzelas reprennent et on chante l’hymne des supports brésiliens : « eu sou brasileiro com muito orgulho, com muito amor » (« je suis Brésilien, avec beaucoup de fierté et beaucoup d’amour »). La fin du match approchant, un groupe de supporters reste debout, provoquant une nouvelle intervention du speaker qui, cette fois en portugais, demande que tout le monde s’assoit, pour des raisons de sécurité. L’anxiété croît : on la partage non seulement avec ceux qui vous entourent physiquement mais aussi avec ceux qui sont au Brésil. Les messages Whatsapp se multiplient et certains parlent à leurs proches via Facetime, partageant ce moment d’émotion. Un supporter de la Belgique portant un maillot du FC Porto – un hommage aux joueurs belges (Defour, Depoitre) ayant joué dans cette équipe récemment ? – se lève et nargue la foule en faisant « 2-1 » avec ses doigts. Sa provocation suscite une longue liste d’insultes, certaines imagées.

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Plus détendu, un Anglais à mes côtés me lance : « It’s coming home ! ». Ne comprenant pas le sous-entendu de cette phrase, il utilise son smartphone pour me la traduire en français. Cela ne dissipe pas immédiatement mon incompréhension jusqu’à ce qu’il m’explique que le sujet de la phrase est le football ! Je fais une moue dubitative et je lui explique qu’étant Français, je pense que les Bleus remporteront un second titre. Lui et ses amis rigolent, tant ils sont sûrs de la victoire anglaise. J’en apprends un peu plus sur lui : il est anglo-irlandais, il travaille dans le secteur hôtelier au Portugal depuis novembre et c’est un supporter d’Aston Villa. Au Portugal, il soutient le Sporting Clube de Portugal. Même si son emploi l’amène à rarement parler portugais, il sait dire « Francesinha » (petite française, la version portugaise du croque-madame). Pendant que cette conversation se déroule, le spectaculaire arrêt de Courtois à la 94e minute abat les supporters brésiliens. Au coup de sifflet final, les supporters belges jubilent et agitent des drapeaux. De leur côté, les Brésiliens se dispersent rapidement. À l’image de Neymar défait, quelques enfants pleurent et sont consolés par leurs parents. Je dis au revoir au groupe d’Anglais, leur souhaitant bonne chance pour le reste de la compétition. Ils me donnent rendez-vous pour la finale, toujours convaincus que la Coupe du Monde rentrera dans le berceau du football.

Victor Pereira, Lisbonne.

 

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