A nous les petites anglaises !

Samedi 7 juillet – Angleterre-Suède – 16h

Les membres du kop sont faciles à reconnaître. Beaucoup ont la trentaine, la barbe, les cheveux courts et portent une casquette en toile, un polo sombre, souvent siglé Fred Perry, un bermuda en jean slim, des sneakers. Il existe des variations selon l’âge et les goûts de chacun mais tous se retrouvent au comptoir ou sur les tables les plus proches. Enfin, ils se font la bise en commençant toujours par Franck, le patron du Madison.

Ils sont cinq aujourd’hui à regarder ce troisième quart de finale entre l’Angleterre et la Suède. Il y a également quatre personnes attablées dans le fond avec ordinateurs et documents sur la table. Visiblement, c’est une réunion de travail pour préparer un spectacle ou un concert. On entend dire « scène », « jauge », « public », « sécurité »… Seul le grand écran est allumé et Franck a coupé le son pour ne pas les gêner.

Je sers la main de Franck et je profite du petit échange que nous avons pour m’installer au comptoir, le plus près possible des habitués. Il me raconte que le Madison était calme hier pour le quart de finale de la France : « C’était un public de 25-40 ans, tranquille ». Par contre, dans le quartier des bars d’étudiants, il y avait beaucoup d’ambiance : les gens criaient, sautaient, plusieurs fumigènes ont été lancés sur les trottoirs. Les membres du kop me tournent le dos. Ils évoquent le bel arrêt du gardien français et son ingestion insolite d’une libellule. Ils parlent d’un hooligan anglais qui se promènerait actuellement dans la ville, « avec un look à la con : crane rasé, araignée tatouée sur la tête… ». Il semble qu’un groupe de supporters ultras marseillais qui habite la sous-préfecture du département voisin ait « foutu le bordel en ville ». Celui qui est le plus près de moi considère que cette coupe du monde a moins de saveur que celle de 1998 :

« Je ne sais pas si c’est parce que c’est loin ou parce que les horaires des matchs sont pourris, mais je trouve qu’il y a moins de fièvre. »

Au coup d’envoi, deux hommes d’une cinquantaine d’années s’installent à la table qui est juste devant l’écran. Ce sont des collègues de travail qui se sont donnés rendez-vous pour voir le match. Le premier est particulièrement bavard. Il trouve que les Français ont fait un très beau match : « c’était maîtrisé, sans panique, ils ont contrôlé ». Ce sera plus difficile contre la Belgique qui a de très bons attaquants :

« Ils te remontent la balle à une vitesse… po, po, po … De Bruyne est très fort, Hazard est très fort. »

Heureusement, leur défense est plus lente et, dit-il : « des joueurs comme Mbappé devraient leur faire beaucoup de mal ». Il parle de l’élimination surprise du Brésil, « qui avait un côté plus percutant que l’autre ». Et de la chaleur actuelle qui a des conséquences néfastes sur son jardin :

« Si tu commences à arroser ta pelouse, tu perds tout ton pognon. » L’autre écoute, boit sa bière, regarde le match et hoche la tête pour acquiescer.

Un 6ème habitué arrive et fait sa tournée de bises : « J’ai allumé TF1 pour regarder le match et je suis tombé sur une émission de cuisine à Monaco. Franchement, ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus ». Il a parié 2 à 0 pour l’Angleterre. Il se mêle aux conversations avec un œil sur l’écran. En 2020, le prochain Euro se déroulera dans 12 villes d’Europe : « C’est cool, on pourra faire plusieurs déplacements ». L’air de la chanson des ultras marseillais (« Jean-Michel Aulas, on va tout casser chez toi ») viendrait d’un chant de supporters anglais « Don’t take me home » que l’on écoute sur un téléphone. Un groupe de filles passent devant le bar en criant : « Tiens, un enterrement de vie de jeune fille de cassos !». Cela leur rappelle la fête qu’ils avaient organisée pour un ami.

De son côté, le collègue de travail bavard estime que « si on perd contre la Belgique, bien sûr, ça me ferait chier. Mais bon, ce sont les Belges. Si après, ils perdent contre les Croates ou les Russes, alors là, ça me ferait vraiment chier. » Il trouve aussi que les Anglais sont trop individuels pour un sport collectif. Franck me regarde prendre des notes sur mon téléphone et me glisse discrètement : « Là, tu as un vrai spécimen. Il me fatigue depuis tout à l’heure ».

Je sens que les habitués prennent de plus en plus de place au comptoir et me font comprendre que je ne suis pas à ma place. À ce moment, arrivent deux femmes : la compagne et la belle-mère d’un des habitués. Elles faisaient des courses en ville. Je profite du mouvement pour m’installer à une table entre les collègues de travail et les organisateurs de spectacle. Le but anglais à la 30ème minute satisfait les deux collègues : « Il va falloir se bouger un peu le cul, les jaunes. Ce soir, on se fait un petit barbecue ? » Après l’envoi de SMS, certainement aux épouses respectives, les jeux sont faits : « je pense que c’est acté. »

À la mi-temps, la salle se renouvelle presque complètement. Les organisateurs de spectacle, dont l’un est en roller, sont remplacés à la même table par deux hommes d’une quarantaine d’années dont l’un a des séquelles de ce qui pourrait être un accident vasculaire cérébral. En passant commande (kir pêche), ils demandent à Franck de mettre le son du match. L’habitué, sa belle famille et deux copains sont remplacés par une seconde famille du même type : un habitué en polo, trentenaire, qui fait la bise aux autres, sa compagne, ses beaux-parents. Enfin, le trésorier du club de supporters entre, se joint au comptoir à ceux qui restent, et taquine Franck :

« Tu t’es couché à quelle heure, hier soir ?

Franck : 4 heures du matin et j’étais debout à 8 heures.

Un habitué : Lui, il ne dort jamais.

Non, mais attends, travailler pour Franck, c’est être ici, c’est-à-dire dans le lieu où tu viens pour te détendre. Le plus difficile dans sa journée, c’est de se lever le matin »conclue le trésorier.

Puis, les deux hommes s’installent avec deux ordinateurs sur les banquettes sous l’écran pour faire un point sur la vente des abonnements au stade. On les entend faire la liste des demi-tarifs et des pleins tarifs.

Devant moi, les collègues entament une deuxième bière sans faiblir : « Hernandez, c’est bien. Il n’a pas peur de la chicore. De ce point de vue, c’est du solide ». Pour le second but anglais à la 58ème minute : « C’est propre et encore le gardien aurait pu l’avoir. Ce sera sûrement Angleterre-Croatie. Je maintiens que les Français pourront les museler pour qu’ils n’aient pas de coup de pied arrêté à 35 mètres. » Plus tard : « La passivité des jaunes, c’est fou… ils sont morts, rincés ». Alors que la caméra filme des supportrices suédoises dépitées :

« C’est marrant mais ils ne filment jamais les Anglaises. Il faut dire qu’elles ont toujours quelque chose de bizarre… le nez, la bouche, les dents, les yeux… »

Dans les dernières minutes du match, nouveau renouvellement familial. Cette fois, c’est un papa avec un enfant de quelques mois en poussette et un jeune garçon d’une dizaine d’années (« Fais la bise à Franck !») puis un couple avec un enfant de deux ans.

La victoire des Anglais est conclue par un commentaire définitif des collègues: « Et bien, ce n’était particulièrement inspiré mais au moins, il y avait du cœur. » Et beaucoup de familles serais-je tenté d’ajouter.

 

Eric Passavant, Hauts-de-France.

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