Sortie du Mexique sur fond de lutte des classes

Fréquenter le café de la Place* ce lundi 2 juillet 2018, c’est s’exposer aux séquelles laissées par l’élimination du Portugal, équipe de cœur du patron, qui s’est déroulée 48 heures auparavant. Dès mon arrivée, je perçois pour la première fois une atmosphère de football pour cet avant-dernier 1/8e de finale de la Coupe du Monde entre le Brésil et le Mexique. L’avant-match est tourné vers l’analyse d’Uruguay-Portugal diffusé samedi soir. Alain*, qui ne craignait personne à part les Suisses la semaine dernière, a rapidement digéré une défaite qu’il impute au manque de joueurs de classe mondiale des Champions d’Europe, à une génération vieillissante et aux sollicitations des championnats espagnols et anglais qui ont usé les meilleurs joueurs lusitaniens. A l’issue de ce rapide débriefing, il part comme à son habitude faire la sieste car il ouvre le bar à 6 heures du matin. Reste donc Monica*, seule avec les trois téléspectateurs initiaux : un supporter de l’Argentine, retraité de la RATP, rendu aigre par la défaite, Matteo*, habitué d’origine italienne et moi-même.

À peine le match commencé, entre un homme, la soixantaine bien avancée, pantalon à pince et chemise très soignés, mocassins en daim et chapeau de paille. La manière dont il se positionne au bar, se plaçant entre Matteo et moi, et son parlé assez soutenu attestent d’une certaine familiarité pour les lieux et d’une distance sociale vis-à-vis des personnes qui le fréquentent. Il est venu voir le match au bar à la dernière minute car il pensait qu’il serait sur TF1. Au bout de quelques minutes, il s’absente aux toilettes et j’apprends que c’est « un bourgeois », l’ancien n°2 d’une grande multinationale. Il est peu apprécié par les personnes qui fréquentent le bar et sans doute par les patrons. Revenu au comptoir, il nous demande qui nous supportons. Monica* exprime son indifférence pour tout autre sélection que l’Italie. Lui est pour le Brésil depuis très longtemps, sans doute depuis la Coupe du Monde 1970. Matteo, le retraité de la RATP et moi penchons plutôt du côté du Mexique.

Alors que les supporters du Mexique sont plutôt attentistes voire taciturnes, le « bourgeois » s’exprime par des « Ouf ! », « Oh la la ! », « Oula ! » dès que le ballon brûle les pieds brésiliens. Pendant ce temps, près de la sortie, une jeune femme d’origine portugaise bien connue des patrons, commande une Heineken, la boit en 5 minutes et puis repart après avoir regardé quelques actions de jeu. Elle reproduira cette incursion en deuxième mi-temps, accompagnée de son fils de 10-12 ans, mais en terrasse. Les 4 hommes qui regardent la première mi-temps tournent au Perrier citron jusqu’à la fin du match. Une autre femme, légèrement plus âgée que la première, passe de la terrasse aux toilettes, sans doute sonnée par les deux Spritz qu’elle a bu en plein soleil en compagnie d’une amie, sans porter la moindre attention à ce qui retient la nôtre, le match.

La mi-temps, durant laquelle le « bourgeois » s’absente, est l’occasion que choisissent les habitués pour préciser un portait peu élogieux. Quelques remarques passées un peu lubriques au personnel et à la patronne, des opérations immobilières fructueuses dans le quartier et un manque d’intérêt pour un projet professionnel de Matteo ont scellé le sort de celui qui ne s’adresse qu’à moi durant le match. J’apprends également que c’est la femme qui a « la paire de couilles » dans le couple.

Au retour des joueurs sur le terrain, le manque d’allant du match, la diminution du volume sonore du téléviseur et l’entrée de nouveaux clients ont dissous la domination de la scène footballistique. Depuis le début du match, Monica* n’est pas vraiment concernée. Elle lave l’appareil à pression, sort la vaisselle de la machine, range les tasses, passe le chiffon sur la machine à café. Cette activité assez bruyante dans le dos de la rangée des téléspectateurs adossés au comptoir explique qu’elle ait d’elle-même augmenté le son du téléviseur durant toute la première mi-temps. Elle s’est parfois arrêtée pour regarder une action chaude avant d’aller servir en terrasse. En ce début de deuxième mi-temps, elle sort définitivement du match. Une habituée, après une entrée marquée par un « ah putain, c’est vrai, c’est le foot ! », monopolise le bout du comptoir avec une histoire de passeport perdu alors qu’elle s’apprête à rejoindre Syracuse. Patricia, qui lui sert à manger, Matteo et le retraité de la RATP l’écoutent et la conseillent. Ils ont décroché, contrairement au client bourgeois, revenu d’on ne sait où, et qui s’est remis à mes côtés. La rupture de la scène principale est patente puisque le client bourgeois s’est assis à la place qu’occupait Matteo en première mi-temps, ce qui a conduit ce dernier à s’asseoir à une table.

À ce premier foyer d’inattention vis-à-vis du match se greffe, au fil de la deuxième mi-temps, une scène secondaire : une femme et un homme, trentenaires, qui échangeaient sur la terrasse, se réfugient à l’intérieur pour éviter la chaleur. Leur discussion ne cesse de prendre le dessus sur les commentaires sportifs émis par les enceintes du téléviseur en-dessous desquelles ils sont assis. Ils échangent sur un projet professionnel : des histoires à raconter avec une animation de marionnettes. L’homme, qui était entré à deux reprises quelques instants pour voir l’évolution du score, ne s’intéresse plus pas au match. Il est assis sous la télévision, sans doute parce qu’il est là pour écouter la jeune femme et noter ses idées. Il est à son service. En revanche, son intérêt pour le football transpire lorsque sa partenaire de travail s’éclipse aux toilettes. Il effectue alors une contorsion qui dévoile son intérêt pour le match, mais aussi l’étroitesse de sa marge de manœuvre au vu de la situation dans laquelle il est engagé. Son désintérêt forcé pour le football semble être le prix de sa crédibilité professionnelle auprès de la jeune femme.

En embuscade entre le problème de passeport et le « bourgeois », est entré un petit bonhomme, la soixantaine, très discret. Il boit un demi, dos au match qui a repris. Il se tourne vers nous et s’adresse à mon voisin pour lui demander : « Qu’est-ce que c’est comme sport ? » Le « bourgeois », qui s’était tourné d’un quart de tour pour prêter une petite attention à cette demande, se retourne sans mot dire, sans haussement des épaules. Je réponds donc et je feins de me replonger dans le match. Puis, il demande à la patronne combien il doit, sort un tas de pièces jaunes et oranges et nous quitte en silence. Le Brésil l’emporte sur le Mexique à la grande satisfaction du client « bourgeois » qui argumente en faveur de son équipe préférée et du talent de Neymar.

Quelques jours plus tard, sur le trottoir du café de la Place, j’ai recroisé le client « bourgeois ». Marchant d’un pas rapide, l’air pressé et le chapeau de paille toujours vissé sur la tête, il n’a pas été sensible à mon petit signe de reconnaissance.

Julien Sorez, Paris.

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