La maison des hommes bien coiffés

Brésil-Mexique, lundi 2 juillet.

Les horaires des matchs de la Coupe du Monde ne sont pas propices au commerce : à 16 heures, les gens travaillent. C’est du moins ce que pense Franck, le patron du Madison. Difficile de lui donner tort quand je découvre qu’il n’y a que deux clients alors que l’affiche est séduisante : Brésil-Mexique. Le premier mange un sandwich industriel au comptoir. C’est un intermittent du spectacle, régisseur semble-t-il, qui cherche un engagement. Franck lui conseille d’envoyer un CV à un ami qui a « un très gros réseau ». Il ne reste que quelques minutes. Le second est attablé devant un coca. Franck le connaît. C’est un saisonnier dans la restauration d’une trentaine d’années qui s’apprête à partir. Il sera mutique pendant tout le match.

Franck me serre la main et s’installe à ma table pour discuter. Le parcours de l’équipe de France, le match de samedi dernier, la blessure de Cavani… Aujourd’hui, il soutient le Mexique. C’est un choix stratégique : en demi-finale, il sera plus facile à dominer qu’un Brésil qui monte en puissance. Il trouve que la compétition se transforme en match France/Amérique du Sud.

Alors que les Mexicains lancent leurs premières attaques, un homme s’installe au comptoir avec un sandwich et commande un café. Il travaille dans un autre bar de Franck et s’apprête à prendre son service. Franck rêve d’une finale française et prévient : « Si on est champion du monde, il ne faudra pas compter vos heures supplémentaires et être en forme parce que ça sera très, très chaud. » Justement, un appel l’informe que la machine à glace de cet établissement vient de tomber en panne. Il contacte son fournisseur et demande à son employé d’y aller. Arrive un cinquantenaire avec un maillot du Brésil. Ce n’est pas un habitué. Il s’installe devant l’écran et commande un Perrier. Le match s’étire. Les mexicains sont offensifs mais ne parviennent pas à cadrer. C’est calme. Très calme. Je pense aux copies que je dois encore corriger, aux dossiers de master… Je vais peut-être rentrer à la mi-temps. Tant pis.

A la 25ème minute, surprise. La porte s’ouvre sur un groupe de 7 hommes au physique imposant. Ce ne sont pas des colosses mais ils ont un Indice de Masse Corporelle très au-dessus de la norme. Un pack d’avants. Ils sont forains et font une coupure pour voir le match avant de monter un chapiteau. Ils s’installent côte-à-côte sur toute la largeur du bar. Le dernier est à ma table, ce qui complique un peu ma prise de note sur téléphone. Franck s’avance :

Bonjour Messieurs, qu’est-ce que je vous sers ? 

Coca pour tous sauf un qui montre une bouteille de boisson énergisante qu’il vient d’entamer

Moi, je finis ça et après je prendrai quelque chose.

Non Monsieur, ça ne marche pas comme ça ici. Quand vous allez chez Mac Do, vous ne venez avec votre Quick. Alors, vous commandez quelque chose.

Silence. L’air s’appauvrit subitement.

Ok, alors je prends aussi un coca.

Franck a montré qu’il était le patron. Tout va bien. Il revient avec les bouteilles.

  • Alors, vous êtes pour qui ?
  • Client 1 : Pour le Brésil. Si le Brésil gagne, on pourra l’affronter comme il y a 20 ans. Ce sera la revanche.
  • Client 2 : Non, si c’est une revanche, cela veut dire que le Brésil gagne.
  • Client 3 : Bah, une revanche où on gagne.
  • Client 4 : De toute façon, la coupe, elle est pour nous.
  • Client 5 : Enfin, il y a encore deux matchs.
  • Client 6 (à moi) : Et vous, vous soutenez qui, monsieur ?
  • Moi : La France, bien sûr.
  • Franck : Déjà si on va en finale, c’est super. Après, ca sera que du bonus.

Le ton est donné. Ces hommes sont adeptes du franc-parler et de la joute verbale. C’est à qui sera le plus drôle et aura le dernier mot. Pendant tout le match, ils vont alterner les commentaires sur le jeu et des blagues sur des aspects périphériques. La coiffure des joueurs fait particulièrement l’objet de moqueries :

  • J’aimerais bien avoir le gel des brésiliens parce que leurs cheveux, ils bougent pas.
  • T’as raison, même quand ils font une tête, c’est nickel.
  • C’est puissant comme truc.
  • Ouais, ils mettent du Patafix
  • Non, c’est du silicone. Comme ça, une fois que c’est sec, ça tient plusieurs jours.
  • Et puis, tu ne crains pas la pluie.

Deux hommes entrent et s’installent au bar : « Bonjour, tout le monde. On est dans des conditions idéales ici : un match, des bières et la climatisation. » Ils ne s’intéressent pas au match mais admirent les billets de banque de différents pays exposés derrière le comptoir. Lorsque la caméra s’arrête sur un spectateur brésilien dont le visage est entièrement maquillé de vert, les vannes reprennent :

  • Lui, c’est Mad Max.
  • Non, il n’est pas vert Mad Max, c’est le Mask.
  • Oui, c’est Jim Carrey dans le Mask.

Les boucles du gardien mexicain Guillermo Ochoa ou les cheveux longs du défenseur Filipe Luis sont des cibles de choix :

  • Celui-là, on dirait Candeloro.
  • Lui, il va chez le coiffeur à la mi-temps.
  • Regarde bien sur la touche, il y a déjà un coiffeur qui l’attend.
  • Ca doit faire une sacrée prise au vent pour courir.
  • En plus, il a un mauvais parallélisme

À la mi-temps, un des forains demande l’emplacement des toilettes. Son heure est venue :

  • Tu n’oublieras pas de bien refermer la porte quand tu reviendras.
  • Vous devriez préparer un état des lieux.
  • Il faut tout de suite appeler l’assurance.
  • Tous aux abris.

À 17 heures, c’est l’heure des papas. Le premier arrive avec une petite fille de deux ans dans une poussette, commande un verre d’eau (pour elle) et une bière (pour lui). Le second s’installe à la table du supporter brésilien. Il a deux enfants. La fille d’environ 6 ans est médusée par les forains installés derrière elle. Puis elle regarde un dessin animé sur le téléphone portable du papa à ma table. Le garçon de 7-8 ans doit jouer au football. Il est debout devant l’écran et reproduit les gestes des joueurs : il avance, recule, mime un tir, un tacle. Les deux papas regardent le match silencieusement

Le premier but de Neymar JR soulève l’enthousiasme : « Ouais. Lui, il est à moitié Français vu qu’il joue au PSG ». Franck ne dit rien. Un débat s’engage sur les qualités respectives des défenses françaises et brésiliennes.

  • Ils ont de bons défenseurs au Brésil.
  • Mais les français aussi : il y a Varane, Umtiti…
  • Franck : C’est sûr mais ils se sont quand même pris trois buts par des Argentins qui n’étaient pas particulièrement incisifs.
  • Ce sont des vraies cocottes ces mexicains, ils courent tout le temps.

Les simulations des brésiliens occupent la discussion pendant un long moment :

  • Celui-là, il fait du chiqué, il est tout le temps par terre.
  • C’est la coupe de cheveux qui est partie en premier.
  • Après, il a bien été obligé de suivre.
  • C’est un Bisounours ce Neymar.
  • Il doit coûter cher à la sécurité sociale.
  • Il faudrait pas qu’il joue au rugby par qu’il tiendrait pas longtemps.
  • T’inquiète, il est assuré je sais pas combien. Il n’a pas besoin de la sécu.
  • Ils font vraiment des manières.
  • C’est pour gagner du temps.
  • Les soigneurs, ils sont très efficaces.
  • Tiens celui-là, on dirait les frères Bogdanov.

Ce qui permet d’enchaîner sur la qualité du terrain :

  • Oh, il n’y a plus beaucoup d’herbe par là.
  • Non, c’est vrai. Il y a un côté qui est tout mité.
  • Y’en a un qui fait pas son boulot, il va se faire engueuler.

Puis sur la puissance de frappe des gardiens :

  • Il va vachement loin de ballon.
  • Il paraît que Ribéry, il est capable de marquer un but depuis le rond central.
  • Non, ce sont les goals qui sont capables de tirer le plus loin. Un goal, ça tire à plus de 70 m.
  • Ouais c’est sûr, mais les ballons sont gonflés à l’aluminium.
  • Non pas à l’aluminium, à l’hélium, parce qu’il n’irait pas loin avec de l’aluminium. Et puis les joueurs n’auraient plus de pieds ni de genoux.
  • Je me suis trompé. Mais c’est vrai qu’une fois j’ai tapé dans un ballon de compétition, ils ont du gaz dedans.
  • Oui, c’est plus léger. C’est pas comme les ballons normaux.

Le second but fait l’objet d’un débat pour savoir si Neymar JR a fait un tir dévié par le gardien ou une passe. A la 86ème, l’arbitre de touche affiche un remplacement du numéro 11 par le numéro 20 : « Tiens, il reste 11 minutes 20 ». Le garçon devant la télévision se tourne vers son père : « C’est vrai papa qu’il reste 11minutes 20 ? ». Au coup de sifflet final, chacun retourne à ses occupations ordinaires : monter un chapiteau, corriger quelques copies, faire les devoirs des enfants…

Eric Passavant, Hauts-de-France

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