« Anciens combattants ». À propos de Brésil-Mexique

Lundi 2 juillet vers 15h30, dans la grande ville normande, il n’y a pas foule. Malgré le soleil et la chaleur (ou à cause ?), dans le centre historique, ses rues commerçantes et ses artères piétonnes, il y a peu d’écrans sortis en terrasse et de clients dans les troquets. Sauf peut-être dans le quartier du théâtre. C’est par là que plusieurs cafés se sont positionnés sur le créneau « retransmission des rencontres de la coupe du monde ». Le plus vaste d’entre eux et le plus anciennement établi dispose d’un grand téléviseur accroché au mur et, les jours de match de l’équipe de France notamment, les habitués et les passants se pressent dans l’endroit. Juste à ses côtés, il y a L’Apostrophe. De taille bien plus modeste, il profite lui aussi d’une large terrasse ombragée mais, placé en bout de parvis, il fait l’angle avec une rue empruntée par les automobiles.

DSC03501 (Floutée)

Pronostics et massage

15h30-15h45, c’est encore l’heure d’un café pour certains, d’un soda pour d’autres. Déjà aussi de la bière. C’est autour de ce triptyque que quelques clients se trouvent attablés dehors. La devanture du bar fait la réclame : « Ici, on diffuse tous les matchs, dimanches compris ». À l’intérieur, deux petites salles. Dans la première, le comptoir, derrière lequel se tiennent le patron ainsi que le cuistot en fin de service, et deux rangées de petites tables carrées ou rondes, avec chaises et banquette. C’est au-dessus de celle-ci qu’un écran plat est posé sur une étagère. Dans la seconde pièce au fond, une écharpe de l’équipe de France est accrochée au mur et, juste en-dessous, une grande affiche récapitule toutes les rencontres de la compétition. Les scores et le classement des poules ont été soigneusement consignés au feutre bleu. Deux feuilles A4 imprimées encadrent le tout : sur celle de droite, les pronostics établis par une cinquantaine de clients qui se sont prêtés au jeu (on y trouve un Nostradamus, la femme du chef, un certain Romain pinte et cacahuètes, Margot la baleine ou encore Poutre de Bamako) ; sur celle de gauche, le classement par points des uns et des autres (le dénommé Deux-un mène la course avec 49 points, suivi par The big boss, 47 points). Parmi les lots à gagner, outre des verres gratuits, un bon pour un massage, le patron ayant peut-être estimé qu’un mois de football en qualité de téléspectateur pouvait s’avérer usant.

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Sans chemise, sans pantalon

C’est dans la première salle que sont tranquillement installées quelques personnes. Dans l’angle, un homme en short noir et polo blanc d’une petite soixantaine d’années, cheveux ras, menton prononcé et lunettes. Il a posé son casque de vélo sur sa table et consomme un grand café tout en regardant l’écran. Deux chaises plus loin, une jeune femme d’à peine 20 ans, grands cheveux noirs sur larges épaules, lunettes de vue, au teint qu’on pourrait croire latino, est concentrée sur l’avant match assuré par BeIn Sport. Elle est rejointe par un ami, un jeune homme en short qui prend place à sa gauche, barbe naissante et coiffure selon un canon à la mode parmi une certaine jeunesse masculine, dégagé sur la nuque et les côtés, une touffe sur le dessus. Tous deux sont étudiants en fin de première année d’éco. Elle est en fait d’origine turque, partage la passion du foot avec son père et son petit frère mais pas avec sa mère ni sa grande sœur, ni son ami d’ailleurs, venu ici surtout pour l’accompagner. Elle suit Ronaldo depuis Manchester et c’est une grande fan du Real. Aujourd’hui, elle est pour le Brésil. Un peu en retrait, entre la baie grande ouverte et l’intérieur de la salle, un homme seul d’une quarantaine d’années, barbe de trois jours et lunettes noires sur le nez, boit un café en lisant L’Équipe. Il lève parfois la tête pour disserter sur les rencontres passées avec les tenants du bar, ce qui laisse à penser qu’il est familier de l’endroit. Je m’assois devant l’homme au casque de vélo, sur une petite table ronde de sorte que je suis le plus près du téléviseur. Placé de trois-quarts, je peux regarder la partie tout en observant la pièce dans son ensemble et même la terrasse.

À l’approche du coup d’envoi, l’homme au casque de vélo s’inquiète auprès de sa voisine : « est-ce qu’ils remontent le son pendant le match ? ». La réponse affirmative de cette dernière ne lui suffit visiblement pas et il demande poliment au patron d’augmenter le volume. D’autres clients arrivent au compte-goutte. Un petit homme en short d’une soixantaine d’années, lunettes et cheveux blancs légèrement en brosse, lance en direction du comptoir : « Alors ! L’Espagne a perdu aux tirs aux buts ! » Il réfléchit sur son placement. « Dehors, vous serez bien aussi », rassure le patron. Il déclare attendre sa fille, opte finalement pour la place située entre l’homme au casque de vélo et la jeune femme, ce qui permet de former une seule et même rangée. Il s’adresse à sa voisine :

– « Qui commente ?

C’est pas Da Fonseca, coupe le voisin.

– Eh bah tant mieux. Il joue pas Marcelo ?

– Non, il est blessé, répond la voisine

– Il a un lumbago, et ce serait lié à son matelas » précise le cuistot qui passait par là.

Puis, il commande une limonade. Un autre homme arrive, aux alentours de 70 ans, lui aussi en short, qu’il porte élégamment. Sans dire un mot, il s’installe devant, près de l’écran et à deux chaises de moi. Le match a commencé, tout le monde regarde religieusement. Ou pas. Le plus jeune pianote sur son téléphone, le quadra en retrait continue de lire le journal.

Oh putain. Merde

À la 8ème minute, occasion franche des Mexicains. « Hors jeu ! » prononcé fermement et distinctement par l’homme au casque de vélo, faisant par là œuvre de pédagogie auprès de l’assistance. À cet instant arrive la fille dont le père avait annoncé la venue. 24 ans, blonde aux cheveux longs, pantalon léger bleu à motifs, chaussures marron à talons. Elle a de l’allure. Elle est commerciale et s’appelle Laura*. Le foot, elle ne regarde pas en temps ordinaire, sauf pour les grandes compétitions, où elle ingurgite tous les matchs, avec son père et son frère. Son premier souvenir ? 2006 et le coup de boule de Zidane sur Materazzi. Elle se met au premier rang, dos à son papa mais face à la télé.

– « T’es pour qui ?, demande le paternel

– Moi j’suis pour le Mexique. Et toi ?

J’sais pas, j’sais pas. J’ai du mal à me décider ».

Peut-être est-ce la connivence entre ces deux téléspectateurs parents, mêlée au match rythmé, qui brise un peu la glace, toujours est-il que la suite de la rencontre prend peu à peu une tournure interactive bien plus prononcée. « Neymar qui défend, ça faut le noter ! » glousse le père. Sa fille se concentre quant à elle sur le jeu mexicain, scandant les actions offensives, mais aussi défensives, par un « Oh putain. Merde » aussi sûr et régulier qu’un centre au troisième poteau de Bernard Mendy, l’expression marquant chez elle manifestement l’encouragement comme la crainte. Un homme de 35 ans environ entre dans le bar, s’assoit d’abord sur un tabouret puis sur une chaise, complétant la rangée de devant.

– « C’est autre chose qu’hier déjà ! Vous avez vu la Croatie ? Match pénible ! Moi je suis pour l’équipe qui régale – l’homme dont la fille est désormais présente

– Vous êtes pour la France alors ! – l’homme de 35 ans tout juste arrivé

– Quand ils jouent bien, oui.

– Contre l’Argentine, c’était bien ! »

Surgit un homme d’une petite soixantaine d’années, rond et au visage rougi par la chaleur, qui s’installe seul à une petite table, formant ainsi le début d’un troisième rang à l’arrière. « Vous êtes en retard… On vous attendait », plaisante le père dont la fille est arrivée. Peu à peu, des clients s’installent sur la terrasse et suivent le match de loin : un homme au bras plâtré, un homme accompagné d’une femme d’environ 55 ans qui penche la tête pour mieux voir. Quelques-uns entrent parfois pour se rendre aux toilettes, jetant un œil au téléviseur. Un nouveau participant s’invite dans la petite salle. 60-65 ans, tout en rondeurs, chauve mais barbe poivre et sel, tee-shirt rouge et pantalon de toile noire, il s’assoit sur la banquette, juste sous l’écran, dos au match, commande un coca et lance à l’assistance lui faisant face une phrase qui fait mouche :

– « On va avoir droit à une autre surprise, vous allez voir

– Vous voulez dire que c’est le Mexique qui va gagner ? je demande.

– Oui. Ils ont intérêt ! J’ai parié 2 à 1 sur eux. Grosse cote ! 37 euros de gain pour 2 euros misés. Sinon, je vois bien la Belgique ou la France aller au bout. La France a vraiment sa chance ».

À la mi-temps, le parieur quitte le bar : « Allez je vous laisse. Moi j’ai 37 euros en jeu ».

Anciens combattants

Entre l’homme au casque de vélo et l’homme dont la fille est arrivée, le courant est désormais bien passé et voilà qu’ils se trouvent de nombreux points communs. Tous deux retraités, anciens joueurs de foot, le premier est de 1955 quand le second est de 1954.

– « Vous habitez pas dans la grande ville normande ? s’enquiert l’un. J’ai pensé qu’on aurait pu se connaître à l’école.

– Non, pas possible, j’ai grandi à Strasbourg puis j’ai passé mon adolescence à Metz », répond l’autre.

Et la conversation s’anime. Le match de la France contre l’Argentine ? « Un beau match, bien sûr, mais il y a encore beaucoup de choses à corriger ». Pogba ? « Il a de l’abattage mais il ne peut pas s’empêcher de faire des petites touches en trop ». Et puis, bon, l’Uruguay, ça va être costaud. « Oh là, oui ! ». Et Cavani ? « Le mollet, toujours embêtant. Mais il y a une équipe soudée et Suarez, c’est très fort ». « Ce qui est con hier soir, c’est le pénalty raté de Modric ». « Marquez, en voilà un qui a de la bouteille ». « Oh là, oui. Cinquième coupe du monde ! ». 39 ans au compteur, Rafael Marquez fait partie des joueurs les plus âgés de la compétition.

Cet échange semble précipiter nos deux participants dans un autre espace-temps. « Je vais jouer au vieux combattant mais le Brésil 1970, quelle équipe… ». « Le but en finale, c’est marqué à vie ». La jeune femme de 24 ans ramène à 2018 : « Putain c’est un ouf Willian. Il mériterait de marquer ». « Il est mieux Neymar là ». « Il a changé de coiffure papa ». Trois minutes après ces considérations, un joueur mexicain s’essuie les crampons sur la cheville fragile de la star brésilienne. « Je ne veux pas encore jouer aux anciens combattants, mais Pelé, il se faisait casser, jamais de comédie ». Pourtant, la qualité du corps arbitral du Mondial est louée. Oui mais « Monsieur Vautrot, c’était un excellent arbitre. Comme Monsieur Batta ». Le Brésil accélère et on ne voit pas les Mexicains revenir, d’autant qu’il fait chaud. « Ancien combattant. À Guadalajara en 70, il faisait chaud aussi ».

Signe israélien

Le Brésil aggrave le score et il se pourrait que ce soit un prochain adversaire pour les Bleus. L’homme de 35 ans a une théorie qui mêle Eurovision et football : « En 98, Israël gagne l’Eurovision et le Real Madrid la Ligue des Champions. La France est championne du monde. Et en 2018 ? Israël a gagné l’Eurovision et le Real la Ligue des Champions… Je vous laisse deviner la suite. C’est des petits signes, c’est rigolo ». « Oui mais la chanson d’Israël est space. On se demande comment ils ont pu gagner », rétorque l’homme tout en rondeurs assis au 3ème rang. « Oui, bon c’est l’Eurovision quoi… ». Le match touche à sa fin. « Suède-Suisse demain, ce n’est pas le même football, mais ça va être intéressant ! », dit l’homme au casque de vélo. « Oui, lui répond son complice. Je reviens demain. On va se retrouver ». Sur ce, les clients se lèvent et quittent peu à peu les lieux.

Ludovic Lestrelin, Normandie

* Le prénom a été changé.

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