Le Belge et « les métalleux »

Vendredi 6 juillet. Brésil-Belgique. 21h.

Ce deuxième quart de finale de la journée est important puisqu’il va désigner l’adversaire de la France lors du prochain tour. Avec mon épouse et mon fils, nous décidons d’une petite marche post-prandiale pour nous détendre d’une semaine chargée et profiter de la fraîcheur vespérale. Quelques klaxons sporadiques célèbrent encore la victoire française de l’après-midi. Au niveau des cafés-restaurants de la place centrale, nous découvrons que les Belges mènent 2 à 0. Nous arrivons au Madison à la mi-temps. Une demi-douzaine de personnes fument en terrasse. À l’intérieur, peu de monde également. Franck le patron n’est pas là. La musique remplace le son des publicités. Nous nous installons sur une table centrale. Juste après nous, rentre un groupe que nous avons croisé devant la Poste centrale en train de faire des selfies. Ces trois filles et deux garçons de moins de trente ans cherchent un endroit où manger et voir le match. Le serveur leur propose de se faire livrer un repas et prend les commandes de boisson. Jus de fruit pour les filles et bières pour les garçons. Après une  négociation rapide, ils optent pour des tacos, végétariens pour les filles. Tous ont des maquillages bleu-blanc-rouge sur les joues et les bras. Un jeune homme qui fumait sur la terrasse retrouve sa place sur une table située juste derrière ce groupe. Rapidement, ils se découvrent un point commun : tous sont Belges. Le groupe vient pour la première fois dans cette ville faire une compétition de cross-fit qui débute demain. Le garçon est un migrant économique, venu pour le travail. Il a été amené par une habituée, qui passera tout le match en terrasse avec des amis. Il est très entreprenant et aimerait fraterniser avec ces compatriotes plutôt mignonnes, mais les filles répondent poliment et se concentrent sur le repas qui arrive.

À la reprise, le groupe mange, discute, rigole, consulte les téléphones et regarde d’un œil distrait le déroulement de la rencontre. Par contre, le Belge solitaire offre une attraction à toute la salle. Il s’investit corps et âme dans le soutien de son équipe nationale : il se lève en bousculant sa chaise, se rassoie, agite les bras, se tourne à gauche, à droite, râle, s’exclame, commente bruyamment. Nous avons tous l’impression qu’il en fait trop. C’est surtout sa grossièreté à l’égard des joueurs brésiliens qui surprend. Elle est incongrue. La défense belge neutralise une attaque : doigt d’honneur « Tiens ! ». Un tir brésilien au dessus de cadre :

« Hé, retourne dans ta favela ! ».

Un tacle appuyé sur un joueur belge : bras d’honneur « Ah, le bâtard ». Par contre, il appelle tous les joueurs belges par leur prénom : « Allez Eden ». Il ne semble pas en état d’ébriété.

Deux groupes de deux personnes sont installés sur les banquettes et ne s’intéressent pas au match. Au bar, quatre métalleux à la barbe fournie font des allers et retours sur la terrasse pour fumer et discutent avec le serveur, qui en plus a les cheveux longs ramenés en un petit chignon à la base du crâne. À 15 minutes de la fin de la rencontre, ils sont rejoints par la femme de l’un d’eux qui pose son étui de violon sur une banquette libre et ressort. Ils jettent un œil distrait sur la petite télévision du coin du comptoir et se moquent ponctuellement des manifestions du Belge. Le plus taquin lance « Bravo les Brésiliens !» au moment où ils réduisent le score puis plus doucement, à l’adresse de ses amis, comme pour se justifier : « C’est le premier match de la Coupe du Monde que je vois ».

Plus tard, lors d’un tir belge raté : « Lui, il devrait changer de métier ». Nous partageons le même sentiment : vivement que les Brésiliens égalisent, juste pour faire enrager ce supporter indélicat. Mais le score ne bouge pas. La petite communauté belge applaudit le résultat de son équipe, seul le vindicatif saute sur place et crie. Il est rejoint par son amie de la terrasse qui lui donne rendez-vous à mardi prochain. Je serais tout de même surpris de le voir au Madison.

Eric Passavant, Hauts-de-France.

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