Angleterre – Colombie dans l’îlot kabyle du Marais

L’endroit ne paie pas de mine, presqu’invisible. Un petit pas de porte qui donne sur la rue Beaubourg. Deux ou trois tables quand le temps est assez clément, généralement peuplées de commerçants chinois et de vieux habitués, y compris un Américain qui a la sale manie de demander des glaçons avec son vin blanc. À l’intérieur, le zinc monopolise quasiment tout l’espace, avec une petite télévision plantée au-dessus d’un frigo gris. En face, ce qui s’appelle désormais, du moins, paraît-il, le Chinatown Nord, bref la rue au maire et Volta. Le Haut-Marais, avec ses boutiques de perles et surtout son enfilade de restaurants chinois – ou plutôt Wenzhou comme la population qui désormais s’exile du coté d’Aubervilliers devant le prix de l’immobilier – et un magasin de skateboard pour faire bonne figure.

Nous voilà bien. Un village gaulois qui résiste à la vague culinaire asiatique et à l’invasion tranquille des bobos. Sauf qu’ici, Astérix et Obélix viennent d’Algérie, et pour tout dire, de Kabylie. Les derniers vrais Parisiens, diraient Rachid Taha ou La Rumeur. Dans le troquet, on ne s’emmerde pas avec les fioritures. Une carte sobre et élégiaque qui rend hommage à la belle culture des cafés de Paname. Pas de cocktails. Pas de bière brassée à Montreuil. Pas de cuisine. Juste des sandwichs aux rillettes. Enfin, pas de fausse joie, les trois quarts du temps, il n’y a plus de pain. Seul raffinement, des olives qui nécessitent trois pintes pour apaiser le gosier. Les touristes new-yorkaises qui se sont installées en terrasse n’en reviennent pas de se voir proposer d’aller chercher en take away chez le premier chinois qu’elles trouveront. Le patron déploie tranquillement son sens du commerce : « Je comprends pas ceux qui refusent, je préfère qu’elles consomment chez moi plutôt qu’elles s’en aillent ». On a découvert l’endroit un soir de dèche du dimanche quand les habituelles résidences où l’on finissait nos déprimes de Ligue 1 avaient baissé le rideau. On n’est plus jamais partis. Même la descendance se sert directement au frigo et sait tirer l’Amstel. Un petit paradis aux tarifs abordables et où les têtes se reconnaissent comme les grognards de Napoléon. Surtout les soirs de matchs. Le foot est un peu le ciment du lieu, presque sa raison d’être.

Et ce soir, l’Angleterre joue contre la Colombie. On est bien posé sur un tabouret branlant qu’on abandonne toutes les trois minutes pour prendre l’air, tant la chaleur ne quitte plus les murs. Un habitué a ramené le petit ami polonais et rappeur d’une serveuse qui bosse avec sa copine dans un restaurant pas loin. Nous sommes trois pour la perfide Albion. Les pintes défilent. Dans la torpeur du soir, les gens s’arrêtent pour mater le déroulé, assez insipide, de la première mi-temps. La pause est bienvenue. De l’autre côté, les gamins jouent au basket sans panier sur le bitume au milieu des badauds. Les gars du Royal Beaubourg passent tailler un bout de gras en berbère sur leur réussite aux paris. Les choses sérieuses peinent à démarrer. On lance les tournées de shots. À l’entrée et dehors, un petit gang féminin, tatouées et décolorées, s’enjaille en trois langues. La dominante espagnole ne laisse planer aucun doute sur le camp choisi. Les premiers chambrages s’envolent par-dessus les dix mètres carrés du lieu, surtout en anglais. On y croit presque. Ils vont passer cette fois. Une brésilienne de Sao Paulo sort : « Je te l’avais dit que le Brésil allait gagner cette Coupe du Monde ». On réalise alors qu’il faut vite retrouver sa carte mémoire.

Personne ne parle des bleus. Le patron enchaîne les consommations, avec trois possibilités. Il tient parfaitement le coup. Il me demande au passage de traduire les discussions. Je réponds « comme d’hab en fait ». La Colombie égalise. Les cris féminins font vibrer ma bière comme les pas d’un T-Rex de Jurassic Park. On est clairement trop nombreux. Les secrets les mieux gardés de Paris ne le restent jamais assez longtemps. Les prolongations sont une bénédiction. Des clients de l’empire du milieu viennent de commander un Ricard. Les tirs au but s’annoncent. L’effet est étrange. Nous sommes tous sortis dehors prendre un peu de recul, comme si nous allions tous frapper. Pour une fois, les habituels branchés qui naviguent entre le Marais et République ne nous regardent pas comme une incongruité. La Colombie rate. L’Angleterre rate. Une charmante espagnole nous balance de l’index des fuck élégants par-dessus son shot de whisky. Toute la beauté du foot. Mais les Three Lions passent, surmontent la malédiction et s’en vont joyeusement rencontrer la Suède en quart. Le patron propose de payer en carte bleue.

Tout fout le camp….

Nicolas Kssis, Paris.

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