À la Casa de Espana de Toulouse, on range les cahuètes (Espagne-Russie, partie 2)

La mi-temps est l’occasion pour de nombreux spectateurs de sortir s’aérer alors qu’il n’y a pas un poil d’air et qu’il fait encore plus chaud dans le patio qu’à l’intérieur de la salle commune. Le brasero n’y est pas pour rien. Faute de bière espagnole, qu’au moins ils me laissent une toulousaine (du nom de la saucisse comme on la fait ici) pour la fin du match ! J’en profite pour quitter ma place et me hasarde dans la pièce afin d’y récolter des données, à commencer par une autre bière, tout aussi allemande que la première. Des comptes rendus de réunions sont épinglés dans une armoire vitrée. Par ailleurs, les multiples activités de la Casa sont présentées sur différents supports d’information : affiches, flyers et brochures vantent les spectacles et les manifestations les plus diverses, les ateliers manuels et les jeux de société, le soutien scolaire et les cours de langue, les rencontres, lectures et autres documentaires, les visites et les voyages (en Catalogne, Aragon et Galice, notamment). Je note ainsi que le Centre toulousain de documentation sur l’exil espagnol fête prochainement le 82ème anniversaire de la révolution espagnole de juillet 36 : documentaire, débat, tombola, apéro, paella, spectacle, chants et percussions, danses argentines et musique aragonaise sont au programme. De même, la fête de la Pulpa est pour bientôt. Un prospectus du Relocation and immigration service garantit, pour sa part, « the nicest and easiest way to move to Barcelona ». On me parle en espagnol. Je souris bêtement. Une dernière pub met en scène Griezmann qui est salué par la salle.

Reprise du match. Je rejoins ma table et décide de me montrer plus civil avec mes collègues si hospitaliers. Autrement dit, après l’observation vient le temps des entretiens. Les sociologues sont des voleurs ! Je m’enquiers du parcours de vie de mon second hôte resté muet jusque-là. « Je viens des Asturies, pas très loin de Leon. Une région très pauvre. Oui, maintenant, y a un peu de rugby par là-bas. En fait, c’est des jeunes du sud-ouest qui jouent et les vieux du sud-ouest qui entraînent. Mais, à mon époque, entre l’église et la mine, y avait pas grand chose à faire ». Petit, les cheveux blancs crantés, bien mis, mon interlocuteur porte ses 70 ans avec allure et décontraction. Si la ville rose s’affiche comme « première ville espagnole de France », la communauté toulousaine originaire d’outre-Pyrénées est composite. Se trouvent réunis pour ce match, par delà les générations et les sexes, des Catalans, des Castillans, des Galiciens, des Andalous, des Basques, des Aragonais… et des Français plus ou moins occitans. Via le football, chacun à leurs façons, ils attestent leur appartenance, diversement sentie et vécue, à une entité nationale commune tout en revendiquant des racines, proches ou lointaines (parfois recomposées à distance), les ancrant résolument aux côtés du Barça, du Real de Madrid ou de l’Atlético, du Celta Vigo ou du Deportivo La Corogne, du FC Séville ou du Betis, de l’Athletic Bilbao ou de la Real Sociedad.

Un sourire espiègle ponctue toutes les phrases de mon interlocuteur. Faut dire qu’il ne manque pas d’esprit. « Dommage qu’il y ait pas de foot à Toulouse, poursuit-il. Le Tèf ? Faut être sérieux ! Autant allez voir du waterpolo au Stade toulousain ! Y a bien Toulouse-Fontaines (un club populaire du quartier Saint-Cyprien, sur la rive gauche de la Garonne, qui accueille de nombreux ressortissants des immigrations successives et évolue au niveau régional), mais ça rigole pas tous les jours ! Ceci dit, je supporte pas vraiment d’équipes espagnoles non plus. Le Real et le Barça, c’est qu’une affaire de gros sous ! Les socios ? Des vaches à lait ! Et puis, la politique s’en mêle. Alors, ça gâche ! Moi, j’aime bien La Corogne. C’est en Galice, à côté de chez moi. Et vous, vous supportez le PSG de Mbappé ? » Je ne l’ai pas vu venir celle-là ! Je prends une gorgée de bière pour gagner un peu de temps. Des souvenirs d’enfance me traversent l’esprit et je lance : « Non, le Gym ! ». Le sourire de mon voisin se change en incompréhension. « Nice, je veux dire ». « Vous avez pas l’accent, pourtant ». « Non, je suis jurassien d’origine ».

Si je ne crois pas utile de lui préciser que j’ai fait allemand première langue, je pressens que les explications vont devoir être longues et détaillées. Je dis alors les préférences footballistiques de mon père, la chaleur maternelle de la sœur de ma grand-mère concierge dans un immeuble bourgeois de la ville, mon premier match au stade du Ray, les dribbles passablement brouillons et si attachants de Gilbert Marguerite et le sens du but de Nenad Bjekovic. Sans toutefois rencontrer plus d’écho chez mon interlocuteur. Je passe sur la socca, le pan bagnat et la Peroni et préfère en appeler aux beaux Daniels passés par le club de la Côte d’Azur. Sanchez ? Connait pas. Bravo ? Pas mieux. Né à Toulouse pourtant, l’actuel commentateur de la télévision. Je poursuis en sollicitant le souvenir des autocollants (on ne disait pas stickers) de mon album Panini, édition 1978, tragiquement perdu dans un de mes nombreux déménagements : Jean-Noël Huck, Roger Jouve (dont j’ai vu le jubilé à Grenoble dans les années 80, mais je passe ce point sous silence ; un jurassien, supporter de Nice et habitant Grenoble, ça commence à faire beaucoup, surtout vu depuis la Toulouse espagnole de 2018), Josip Katalinski, Jean-Pierre Adams… Sans davantage de réaction chez mon nouvel ami espagnol. J’ose Dominique Baratelli (en faisant l’impasse sur son passage au PSG première manière) et je lâche mon meilleur atout pour la fin : Jean-Marc Guillou, le port de tête, la chevelure brune, « mais si, un demi offensif, un meneur de jeu particulièrement élégant », la classe absolue et un caractère à faire passer Cantona pour un enfant de chœur introverti ! Il me répond Balotelli et Ben Arfa. Je renonce et je garde pour moi que les couleurs de Nissa ne sont sans doute pas pour rien dans ma tendresse inconditionnelle pour le Stade. Socialisation, quand tu nous tiens !

Pour l’heure, retour au jeu bien pâle de la Roja. L’ambiance dans la salle est montée d’un cran. C’est qu’on s’impatiente. « Si on veut passer, va falloir songer à les battre, ces Russes. Le problème, c’est qu’ils sont tous derrière ». « En plus, ils sont beaucoup trop grands pour nos petits joueurs. Ils vont nous les casser ! ». Mes deux voisins sont prêts à en découdre. Les fautes russes sont sifflées par les spectateurs, à défaut de l’être par l’arbitre. L’entrée en jeu d’Iniesta est unanimement saluée. « On se demande bien pourquoi il était pas titulaire. Trop vieux ! Il arrive après la bagarre, le sauveur ! ». « Pareil pour nous, ajoute le supporter portugais. Vous avez vu les cernes de Ronaldo ? À faire peur aux enfants ! » L’inquiétude règne. Le silence général est pesant. Les maladresses espagnoles sont relevées et la circulation infructueuse du ballon agace passablement : « Ils jouent au handball, les gars. À se passer la balle devant la zone. En fait, pour jouer comme ça, il faut un Messi qui fasse le trou ». Le malaise s’installe. L’inconditionnel de la selecçao das quinas m’interpelle : « Ça risque bien d’être la dernière fois qu’on vous voie à la Casa ? Pas sûr qu’on puisse compter sur vous pour le tournoi de dominos ». Changements, série de corners : le calvaire continue. 84ème, tir d’Iniesta sorti par le gardien : « On y arrivera jamais ! ». Contre russe, crampes de part et d’autre, nouvelle pause (la pub pour Carglass semble moins tarte qu’en français) et prolongations. « Je m’en vais, j’en ai assez vu » : nous perdons le supporter de La Corogne. La salle réagit maintenant à toutes les occasions. Tirs lointains et mur russe. Domination espagnole, jeu dans un mouchoir et parfaite stérilité. Un jeune couple s’embrasse goulument au bar. « Ça va se finir aux penalties, cette affaire-là ! ». Ça poisse. Ça pègue. Je me sens comme un loukoum. Et toujours rien. Occasions franches et pressing espagnols. La salle est debout. « Y a péno sur Piqué ! Il siffle pas, l’enculé. Il a peur de finir au goulag ? ». Un autre, plus nuancé : « Il y fait sans doute moins chaud qu’ici ! ». Fin du match et penalties. On siffle les buteurs russes. On acclame les buteurs espagnols et on envoie l’excellent gardien moscovite « se faire mettre » après ses deux arrêts. Rideau ! Je croque ma toulousaine en sortant (« avec un peu de moutarde, s’il vous plaît »), je remercie la cuisinière pour la qualité de l’accueil de la maison (« on vous a déjà vu, non ? ») et je file au centre-ville m’envoyer une San Miguel.

Jean-Charles Basson, depuis la Toulouse espagnole

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