Les Français n’aiment pas le football ou quoi ?

Mardi 19 juin : après 16 ans d’absence, le Sénégal retrouve la Coupe du Monde en affrontant la Pologne. Pour fêter ça, j’ai vu le match dans une brasserie avec une Sénégalaise, un Français d’origine polonaise et un jeune né au printemps 2002, lors de l’épopée sénégalaise du Mondial asiatique. Sans le faire complètement exprès…

L’école d’ingénieurs dans laquelle j’enseigne dans l’agglomération lyonnaise accueille de nombreux étudiants étrangers. Comment vivent-ils le Mondial ? Quel est leur rapport au football ? Souhaitant creuser ces questions, je jette mon dévolu sur le Sénégal, pour une raison qui m’échappe encore – peut-être la volonté d’exorciser la défaite des Bleus en 2002. Parmi les étudiants sénégalais, c’est Hadja* que je connais le mieux. Je prends contact avec elle par mail pour savoir qui, parmi les étudiants sénégalais du campus, s’intéresse au football et compte suivre le Mondial. Elle me répond enthousiaste : « Je suis une grande fan de foot, comme tous les Sénégalais d’ailleurs ». Mais c’est la fin du semestre et les étudiants sont fort occupés par les derniers cours, les restitutions de projets et les examens. Parmi les étudiants sénégalais, elle est la seule à ne pas avoir cours le mardi 19 juin après-midi. Elle m’explique qu’elle ira voir le match dans une brasserie proche du campus qui retransmet l’ensemble des rencontres de la Coupe du Monde.

Photo_3Brasseurs

Je décide de l’accompagner. Les jours précédents, je lis la presse spécialisée pour tenter de monter en compétences sur le football sénégalais. Prudent, je propose à mon fils de seize ans, qui suit beaucoup plus l’actualité footballistique que moi, de venir avec nous voir le match. Le jour J, il me retrouve sur le campus bien avant l’heure dite et s’agace que je continue à travailler : « On va rater le début du match à ce rythme ! – Mais non… » Mais si. Nous écoutons les hymnes à la radio, dans la voiture. Nous nous garons sur le parking au moment du coup d’envoi et entrons en trombe dans la brasserie.

Afterwork 4 – Football 1

A l’intérieur de la salle, un écran géant et plusieurs téléviseurs. Des serveurs portant un tee-shirt aux couleurs de l’équipe de France et de la brasserie. Et seulement deux clients, les yeux rivés sur le début du match. Pas de trace d’Hadja. Mon téléphone sonne. Elle est en fait sur la terrasse que nous avons traversée trop précipitamment. Elle a réservé la meilleure table devant le grand écran de télévision installé dehors : hormis un léger rayon lumineux dû au soleil de fin d’après-midi, nous voyons très bien le match. Autour de nous, la plupart des tables sont occupées, mais, malgré les décorations rappelant la compétition, le football n’est manifestement pas le principal centre d’intérêt des personnes présentes. Ayant pour la plupart entre 25 et 35 ans, elles viennent boire un verre après le travail sur une terrasse finalement beaucoup plus conviviale que ce que j’escomptais. Certes, nous sommes à côté d’un immense centre commercial, d’une station-service, d’un petit parking desservant plusieurs magasins en retrait du centre commercial et d’une route très passante, mais l’aménagement de la terrasse nous coupe largement du bruit. La plupart des clients ne suit donc pas le match ou seulement d’un œil distrait, certains tournent même le dos à l’écran. Derrière nous, une table semble un peu plus attentive. À notre gauche, nos voisins suivent les péripéties du match, tout en discutant de sujets variés. Ils ne sont ni pour le Sénégal, ni pour la Pologne, mais pour que le résultat final du match corresponde à ce qu’ils ont parié. L’un d’entre eux réalise avant nous qu’il y a un décalage de près de 2 secondes entre le son et l’image, ce qui nous emmène à tenter de prédire la suite des actions en écoutant les commentaires.

Pendant la seconde mi-temps, la fréquentation de la brasserie augmente. À l’intérieur, quelques tables sont désormais occupées par des amateurs de football, un peu plus âgés, peut-être attirés là par la possibilité de voir un match qui n’est diffusé que sur beIN. Sur la terrasse, les nouveaux arrivants sont majoritairement en mode apéro. Les pintes de bière tournent autour de nous. Hadja ne consommant pas d’alcool, nous carburons à l’eau et au soda.

La passion pour le football d’Hadja

Au début du match, Hadja nous présente les forces de l’équipe sénégalaise et ses principaux joueurs. À part une erreur sur le club de M’Baye Niang (le Torino et non le Milan comme elle le pensait avant vérification sur nos téléphones), elle connaît manifestement bien les sélectionnés. Elle a également un avis sur les polémiques autour de l’entraîneur, Aliou Cissé, décrié au pays. Elle estime qu’il fait du bon travail et qu’il faut lui laisser sa chance. Elle trouve notamment déplacées les critiques de la star sénégalaise, El-Hadji Diouf, à l’égard d’Aliou Cissé, son ancien partenaire en sélection. Plus largement, elle n’apprécie pas trop Diouf, qu’elle trouve trop excentrique.

Avec mon fils, nous suivons le match à notre niveau, en nous intéressant particulièrement à Youssouf Sabaly et Grzegorz Krychowiak parce que le premier joue aux Girondins de Bordeaux, notre club de cœur, où le second a passé une partie de sa formation. Choix judicieux. Sabaly s’avère être un des meilleurs Sénégalais. Contre le Japon, il sera impliqué dans les deux buts de son équipe. Et contre la Colombie, le Sénégal prendra le but fatal juste après sa sortie sur blessure. Quant à Krychowiak, il a illuminé Pologne-Sénégal par un but et une passe décisive… pour un Sénégalais.

Hadja nous avoue qu’elle n’a jamais vu jouer les Girondins, ce qui n’est somme toute pas plus mal pour sa santé mentale. Elle ne connaît pas trop non plus les oppositions internes au football hexagonal : elle est très étonnée d’apprendre qu’une partie des amateurs français de football ont été ravis, notamment à Lyon, de la défaite de l’Olympique de Marseille en finale de coupe d’Europe. Cependant, elle possède manifestement une bonne connaissance de ce sport et suit la coupe du Monde attentivement en regardant sur son ordinateur tous les matches retransmis sur TF1. Elle envisageait même d’aller à Moscou voir la finale, avant d’être rebutée par le prix des billets restant sur le marché (2 000 euros selon elle). Après ce Sénégal-Pologne, Hadja manquera le match contre le Japon pour pouvoir se consacrer pleinement à ses révisions, avant de réussir à faire déplacer l’état des lieux de sortie de sa chambre de résidence universitaire pour pouvoir suivre le match décisif contre la Colombie. Elle accueillera l’élimination avec flegme (« C’est décevant mais la France est encore en course. J’espère qu’elle va remporter la coupe. L’Argentine n’est pas une très bonne équipe. Y a juste Messi mais sinon le reste, c’est pas ouf. Vous êtes de loin meilleurs qu’eux » m’écrira-t-elle alors) comme les trois buts de ce Sénégal-Pologne. Sourire sur les buts sénégalais, tout en restant tranquillement assise sur sa chaise, et aucune angoisse apparente au moment du retour des Polonais à 2-1 en fin de match.

Je lui demande quels sont ses souvenirs du Mondial de 2002. Elle évoque l’engouement de la population, la ferveur populaire et la fierté de la victoire contre la France. Plus personnellement, elle se souvient que ses parents s’étaient levés à 5h30 pour suivre les matches ou que son enseignant de CP était tellement énervé après le match contre l’Uruguay qu’il avait passé sa colère sur ses élèves. Elle insiste sur le fait que le Sénégal attendait avec grande impatience ce retour au Mondial.

Je continue à la questionner pour mieux appréhender son rapport au football.

« Habituellement, je ne regarde pas trop le foot, sauf le Barça, avoue-t-elle.

– Mais pourquoi le Barça en particulier ?

– Parce que c’est mon équipe !

– Votre équipe ?

– Oui, il y a Messi, il y avait Neymar avant, j’aime leur jeu et mon grand frère m’a transmis sa passion pour cette équipe. »

Son frère a cinq ans de plus qu’elle. Il a été décisif dans son intérêt pour le football en partageant sa passion avec elle. Mais il est parti faire ses études en France, avant de rentrer au Sénégal travailler dans la finance, au moment où Hadja partait étudier à Lyon. « Si j’ai moins suivi le football ces derniers temps, c’est que je n’avais personne avec qui partager ça. Avec le Mondial, je me passionne à nouveau ». Elle échange régulièrement sur la compétition avec ses camarades sénégalais et ira voir le match contre la Colombie chez l’un de ses oncles qui habite en banlieue ouest de Lyon, où il est employé dans une grande entreprise.

Poursuivant mon interrogatoire, je lui demande si elle est déjà allé voir un match au stade à Lyon : « Non, je ne suis jamais allée au stade, ni en France, ni avant au Sénégal. De toute façon, on voit mieux le match à la télé, non ? » Mon fils répond par l’affirmative, en ajoutant toutefois que la présence au stade procure une émotion incomparable. En vieux puriste, je souligne qu’on ne voit pas la même chose dans les deux cas, et je défends l’intérêt de voir un match au stade, surtout que, dans les enceintes modernes, la vision est correcte à peu près partout. J’évoque notamment la possibilité d’avoir une vision globale du jeu, de regarder où on veut sans être prisonnier du regard de la télévision et des limites du cadre. Le deuxième but sénégalais marqué par Niang, subitement surgi du bord de la touche où il se faisait soigner, aurait parfaitement illustré mon propos si j’en avais eu la présence d’esprit.

Papy : l’éducation physique plutôt que le foot

Au milieu de la première mi-temps, une main se pose sur mon épaule. C’est Papy ! Papy, qui se surnomme lui-même ainsi depuis qu’il est en adoration pour sa petite-fille, est professeur de sport sur le campus. Professeur d’éducation physique et sportive, plutôt. Gymnaste dans sa jeunesse, Papy aime de nombreux sports mais définitivement pas ceux qui sont les plus populaires en France, le rugby et surtout le football. Hadja, dont il suit la pratique du basket, l’a prévenu qu’elle viendrait voir le match avec moi. Habitant loin de la brasserie, au moins à 200 mètres, il est venu en vélo. Electrique. À sa décharge, plusieurs pépins physiques le handicapent pour sa pratique sportive comme au quotidien.

Papy commande un jus de tomate et, à l’arrivée de son verre, se lance dans une longue explication sur la meilleure manière de consommer cet exotique breuvage, s’éloignant ainsi complètement d’un match qu’il ne regardait de toute façon que du coin de l’œil. Nous nous regardons en souriant avec Hadja, l’air de dire : « Il est vraiment irrécupérable !». J’essaie de le connecter au match en lui demandant s’il connaît des joueurs polonais, lui qui fait souvent allusions à ses racines : sa mère était polonaise. Il me regarde en souriant. Je tente alors « Lewandowski ? » Il me répond « Ouais ça me dit quelque chose » d’un air qui signifie « Jamais entendu parler de ce gonze ». « Mais je sais que la France a joué samedi dernier à midi ! » Bien, Papy. Et contre qui ? Un blanc.

Pendant la seconde mi-temps, je commets l’erreur de demander à Hadja des informations sur l’une de ses activités associatives sur le campus, ce qui nous emmène à évoquer des actions de prévention d’une maladie sanguine. Ayant suivi des études en biologie, Papy est passionné par le sujet et échange avec fougue avec Hadja. Je me raccroche désespérément à Youssouf Sabaly.

Face au décalage entre notre intérêt et son désintérêt pour le match, Papy légitime son point de vue en développant sa critique habituelle du football, sport gangréné par l’argent dans lequel les meilleurs joueurs gagnent des sommes astronomiques alors que, dans d’autres sports, de grands athlètes ne sont pas reconnus à leur juste valeur. Cette fois-ci, il nous épargne les critiques sur les supporters qu’il me transmet régulièrement quand je lui apprends qu’« on » a gagné ce week-end. « Ah bon, parce que tu as joué ? »

Mais, par amitié, Papy fait des efforts. Le jour du dernier match de poule, il me dit qu’il sent bien la Pologne gagner, avant d’admettre qu’il ne savait pas qu’elle était déjà éliminée… Mieux, il m’envoie un message pendant France-Argentine : « J’avoue la frappe de Favard (sic), c’est fantastique (pas sic, ses propos étant un peu plus crus) » A la fin du 1/8ème victorieux des Bleus, il ajoute « C’est un psychodrame intéressant parfois. Match magnifique ».

Hadja : « Les Français n’aiment pas le football ou quoi ? »

Au-delà du cas Papy, Hadja est étonnée par le manque de passion et d’engouement des Français pour le football. « C’est la coupe du Monde et personne n’en parle ! ». En effet, le Mondial n’est pas très visible sur le campus, en tout cas dans les lieux collectifs, plusieurs élèves français m’ayant cependant indiqué que beaucoup d’étudiants suivaient les matches sur leur ordinateur. Plus globalement, elle trouve les Français peu conviviaux. Puisque deux de ses oncles vivent à Lyon (le second travaille au consulat), je lui demande si elle ou ses parents envisagent de s’installer en France. Elle me regarde horrifiée : « Mes parents sont sociables, ils aiment échanger avec les autres, ils seraient trop malheureux ici, les Français sont trop froids ». Comme elle me l’avait déjà dit lors de précédents échanges, elle souhaite, pour les mêmes raisons, rester vivre et travailler au Sénégal après la fin de ses études dans son université d’origine.

Vers la fin du match, elle nous demande « Pourquoi n’y a-t-il pas plus de Français en équipe de France ? » Nous croyons qu’elle parle des joueurs nés en France, comme Sabaly, mais évoluant sous les couleurs du pays de leurs parents. Non, elle évoque bien les Bleus. « Pourquoi n’y a-t-il pas plus de vrais Français en sélection ? » Surpris, Papy et moi évoquons le creuset français et la nationalité française de tous ceux qui sont nés dans notre pays, quelles que soient leurs origines : ce sont de vrais Français. J’embraye en évoquant les grands joueurs de l’histoire de la sélection française, Kopa, d’origine polonaise, Platini, d’origine italienne ou Zidane, d’origine algérienne. Hadja n’est pas convaincue. Elle désigne mon fils, dont les deux parents sont français et blancs : « Pourquoi les vrais Français ne jouent-ils pas plus au football ? Pourquoi ce sont surtout les autres qui jouent au football en France ? Les Français n’aiment pas le football ou quoi ? » Et me voilà obligé d’enchaîner sur une explication sociologique sur ce que représente le football en France, pratique largement répandue mais plus particulièrement dans les catégories populaires et considérée comme un moyen d’ascension sociale pour une partie d’entre elles, notamment d’origine étrangère. J’aurais pu poursuivre en évoquant les formes spécifiques d’intérêt pour le football en France, mais j’ai préféré lâchement botter en touche à un moment où Sabaly en jouait une.

Nicolas Hourcade, Rhônes-Alpes

* Le prénom a été modifié.

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Un commentaire sur “Les Français n’aiment pas le football ou quoi ?

  1. Le désintéressement des français pour cette coupe du monde de foot est aussi quelque chose que j’ai remarqué. Et ce n’est pas pour me déplaire. J’utilise exactement la même réplique que « Papy » : « Ah bon ? Tu as joué ? » ^^

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