À la Casa de Espana de Toulouse, on sort les olives (Espagne-Russie, partie 1)

Les tongs collent au goudron des trottoirs toulousains. Encore une journée caniculaire. Pas moins de 37 degrés annoncés, et vérifiés dans la souffrance par qui sort le nez en ce début d’après-midi. C’est que l’Espagne joue la Russie en 8èmes de finale et qu’on n’entend pas rater ça. Un temps à ne pas mettre un supporter russe dehors, rapport aux coups de soleil ! Ils ne sont certes pas très nombreux ce 1er juillet dans la ville rose, ou alors particulièrement discrets. Auréoles sous les bras, lunettes de soleil dans les cheveux, façon beau gosse, direction la première station de métro pour trouver un peu de fraîcheur. Changer à « JeanJau » (soit « Jean Jaurès » pour les amoureux de l’histoire socialiste à la française), passer « Canal du Midi » et descendre à « Minimes-Claude Nougaro », juste avant « Barrière de Paris ». Par le seul nom, annoncé en occitan, des stations du métro jaune, le décor est planté.

Située derrière la place du Marché aux cochons et jouxtant une agence intérimaire qui fait dans le bâtiment et les travaux publics, la Casa de Espana marque l’entrée du jardin Claude Nougaro, au cœur des Minimes. Elle est le lieu emblématique du quartier historique d’installation des réfugiés de la retirada qui ont fui la dictature franquiste pour rejoindre Toulouse. À l’occasion de la Copa del mundo de futbol, elle transforme sa salle commune en bodega avec tireuses à bières et écran géant diffusant les matchs de la Roja. À une demi-heure du coup d’envoi, la torpeur règne. Mis à part un petit couple de retraités qui s’affaire autour d’un brasero dans le patio, la petite maison du faubourg est déserte. J’en profite pour faire une ronde de reconnaissance dans les rues voisines et glaner quelques modestes choses vues.

Un pitchoun (un minot, un gosse, un môme, un gamin ; mieux, un ragazzi à la sauce toulousaine) jongle, en débardeur, avec une bouteille d’eau devant le Carouf-City. Plus haut sur le boulevard, le TO 13 (le club de rugby à treize de la ville) fait relâche sous la fournaise. Une affiche annonce qu’ils jouent les Broncos de Londres le week-end prochain : « 10 euros la place. Venez nombreux ! ». Les papys ont laissé les boules en fer au garage et abandonné le petit square, pourtant ombragé, de la « Boule du rugby » situé à l’entrée du stade. « Ça serait risquer la mort, m’explique un habitué qui promène son chien tout pelé. Ah bon, ils passent le match à la Casa ? C’est une bonne idée. Mais entre nous, la Roja, c’est plus ça. Comme vous dites en France, on ne peut pas être et avoir été. Déjà que vous, les Français, vous nous avez battu l’Argentine qu’on lui avait pourtant prêté les joueurs du Barça ! » Il précise ses origines : « Non, je ne suis pas Barcelonais. Mes parents sont venus jusqu’ici à cause de Franco. Ils venaient d’un petit village, derrière Gérone. Je suis un Catalan de l’intérieur des terres».

Un jeune motard passe, torse nu, sur le boulevard. Le bruit de son moteur est une agression. Dans le recoin d’un immeuble, on peut lire : « Allez pisser ailleurs ». Je passe mon chemin, ils doivent bien avoir des toilettes à la Casa de Espana. Un peu plus loin, la « Taberna Dom José-Spécialités portugaises » annonce la couleur : le menu du jour est à 13,50 euros et l’établissement jouit d’un parking privé et d’une terrasse ombragée. Mazette ! Dommage que les Portugais soient éliminés, c’était là un beau point de chute pour venir manger des pastéis de nata en scrutant les supporters des coéquipiers de Pepe. Les petites maisons ouvrières du faubourg, dont certaines sont ravalées par des bobos qui se vautrent dans le contemporain, alternent avec de grands immeubles en ciment des années 50. Un petit gamin turbulent laisse échapper son ballon sur la route et prend une baffe qu’il a « bien cherchée ». Sur la vitrine de la « mini-laverie », une affiche annonce que les championnats de France d’athlétisme se tiennent prochainement au Stadium d’Albi. Ils feraient mieux de supprimer la piste qui entoure le terrain de rugby et qui place les spectateurs si loin du jeu. Et si c’était là la cause première de la descente du club en fédérale ?

Un restau chinois (et vietnamien, et cambodgien, et laotien), une agence du Crédit agricole, des boîtes d’interim et une alimentation générale au fond de laquelle le patron sommeille sur un pliant, la bedaine en avant : « Depuis que Lidl ouvre le dimanche matin, je tire la langue. Reste bien les fêtards qui viennent faire des réserves d’alcool à pas d’heure, mais je commence à fatiguer… Si le foot m’intéresse ? Moi, je supporte le Maroc. Alors, j’ai du temps libre. C’est encore pas cette fois que les Arabes seront sur le podium ! Tant qu’on sera entraîné par des Français qui n’ont pas trouvé de club de ligue 1, ça sera difficile ». Quelques drapeaux tricolores sont accrochés aux fenêtres de la bâtisse voisine. En d’autres circonstances, on aurait suspecté les moites pénates d’un sympathisant lepéniste. Une bonne couverture, toutefois ! Le bar-PMU « La Gazelle » fait le coin de la rue Cazelle. On ne manque pas d’humour par ici. À l’entrée du jardin public, une affiche annonce la « 4ème nuit du Fanfarnaüm » parrainée par le café Ginette, « le bistrot des faubourgs » ; une autre rappelle le prochain repas de quartier, cette trouvaille que les Toulousains se vantent d’avoir inventée. Le petit parc est entièrement désert. Trop chaud ! Seul un pigeon se monte du col et tente de séduire une dame pigeon. Le motard, torse nu, repasse et fait une roue arrière, autre forme de parade.

Retour à la Casa. Sur le mur, une plaque commémorative en mémoire des « républicains espagnols qui luttèrent pour la liberté » et que la France de Léon Blum accueillit avec réserve. La misère du monde, encore et toujours ! On a poussé les tables de la grande salle du fond de la cour. Les volets sont fermés. Il règne une chaleur étouffante. Intrus, je suis immédiatement repéré par les habitués. Je me glisse vers une place disponible dans le recoin droit de la pièce. Elle offre l’avantage de se situer à côté du ventilo. Mieux encore, les deux papys occupant la table que je rejoins me saluent fort aimablement et me remercient de me placer devant ce souffle d’air « qui va nous faire attraper la maladie ». Si je peux me rendre utile. Devant moi, un grand écran retransmet le match qui commence à peine. Je fixe des yeux la rencontre diffusée par une chaine espagnole et prends de nombreuses notes sur un petit carnet. Mon idée est de laisser supposer que seuls le jeu et la circulation de la pelota inspirent mon activité d’écriture. Je pose régulièrement mon ouvrage, me tourne en direction de la salle afin d’en observer les multiples aspects, ainsi que les conduites qui s’y tiennent, et reviens à ma position initiale pour prendre des notes à ce sujet, en regardant à nouveau l’écran. Je me doute bien que mon attitude est suspecte et que mes deux voisins finiront par me demander pourquoi j’écris autant.

En l’état, je compte sur la réserve polie de la communauté réunie en ce lieu et décide d’aller chercher une bière au bar afin de donner le change. Il faut dire aussi que j’ai le gosier comme la plaza de toros de Séville un 15 août à 15 heures. On me sert une bière allemande à la pression. Moi qui rêvais d’une San Miguel. Je regagne ma place en slalomant entre les groupes, debout ou attablés, et reprends mon crayon, avide de noter tous les enseignements et impressions tirés de ce petit voyage autour de la pièce. Et la question tombe : « Pourquoi vous écrivez tout le temps ? Vous êtes pas journaliste au moins ? ». « Non, je travaille à la fac des sports et je m’intéresse au foot espagnol ». Peu satisfait par ma réponse empruntée, je suis surpris par la réplique de mon voisin qui arbore une casquette aux couleurs du Portugal : « C’est comme mon fils. Mais lui, il fait histoire-géo dans un collège privé » à Sainte-Marie-Machin-Chose. Heureux de m’en tirer à si bon compte, je ne donne pas suite à la conversation et concentre mon attention sur le lieu et ses occupants.

Couverts d’une faïence blanche sur une hauteur d’un mètre environ, les murs sont badigeonnés de jaune. Bas et ouvragé, le plafond est traversé, sur la longueur, par trois grandes poutres de bois. Des réalisations manuelles sont exposées ici et là, sur des étagères. Des fresques murales figurent les monuments toulousains (briques chaudes sur fond bleu pastel) et reconstituent des scènes traditionnelles andalouses, histoire que « l’Espagne y pousse un peu sa corne ». Des coupes et des trophées sportifs trônent derrière le bar. Des enceintes aux angles supérieurs de la pièce précisent encore la vocation de la salle. Les enfants sont assis par terre, au pied de l’écran. Ils parlent français entre eux et s’adressent en espagnol aux ainés. Les papys sont attablés immédiatement derrière eux et les surveillent d’un œil bienveillant. Les familles sont regroupées sur un côté de la salle. Les jeunes, garçons et filles, sont accoudés au bar qui occupe tout le fond de la pièce. Bière, eau et Coca pour tout le monde, alors que les odeurs de barbecue agacent les narines. Les hommes s’épongent le front et bientôt l’ensemble du visage, en s’attardant sur le crane pour ceux qui l’ont chauve. Y a de la volupté dans le geste. Les femmes activent leur éventail à une vitesse indexée sur le niveau de stress généré par le match et ses maigres péripéties.

Les russes jouent en blanc. « Ça tombe bien, on a l’habitude de battre les Galactiques ! », annonce un spectateur porteur du maillot du Barça. « Galactique, mon cul ! », surenchérit un supporter de l’Atlético. Le même moque la coiffure de Ramos (oubliant, du même coup, les extravagances capillaires de l’avant-centre français de son équipe fétiche) et reconnaît, peu après, beaucoup de qualités au joueur du Real qui marque sur une action confuse. Mon voisin se tourne alors vers moi pour m’expliquer à quel point « Serge est un joueur qui lâche rien ». Je prends la surprenante francisation du prénom du footballeur madrilène pour une nouvelle tentative de rapprochement de la part de mon compagnon de tablée. Tout est rond chez lui : son visage, ses lunettes, son ventre, ses mains. Il est très jovial et empathique. « Moi non plus, m’avoue-t-il, je suis pas Espagnol. En fait, je suis Portugais, mais j’ai épousé une Espagnole et je viens régulièrement à la Casa jouer aux dominos avec les autres retraités. Comme Ronaldo et ses amis sont dans l’avion, je supporte les Espagnols, en espérant qu’ils ne soient pas du même vol. J’aime bien aussi la France. Par contre, ici, même les chiens parlent espagnol ! » Je comprends qu’il se propose d’être mon passeur auprès de la petite société, d’un exotisme tempéré, qui m’entoure. Si je n’éprouve aucune gêne particulière à m’immiscer ainsi dans une réunion de famille à laquelle je n’appartiens pas, j’accepte son parrainage, persuadé y gagner un surcroît de sociabilité.

Le match s’annonce facile : une promenade de santé bercée par les nombreuses passes que les défenseurs et milieux espagnols s’adressent entre eux, sans beaucoup se préoccuper de leur incidence sur le jeu. Cruyff est mort et ses disciples sont bien peu inspirés ! « Sans Messi, il sait pas où il habite, Busquets ! » On s’ennuie un peu. On pense à autre chose. On cherche vainement le courant d’air salvateur. Quelques cris féminins saluent les rares occasions des footballeurs en rouge. Deux jeunes femmes du premier rang remontent leur robe légère, aux imprimés colorés, et s’aèrent les genoux à grands coups d’éventail. Le tableau est touchant et je mesure ma chance d’être là, en ce lieu communautaire, sans y être introduit et sans parler la langue. Les hommes ouvrent leur chemise. Les jeunes décollent régulièrement leur tee-shirt de leur poitrine poisseuse. Les enfants tombent les sandales et s’étendent sur le sol carrelé en quête d’un peu de fraîcheur. Les mères font circuler des bouteilles d’eau et une vieille dame se tamponne les joues d’un mouchoir légèrement humecté. Langueur, mollesse et lente léthargie.

Pénalty contre Piqué ! « Pourquoi il saute en levant les bras en l’air, ce grand con ? ». Les éventails redoublent de vitesse. But. Une jeune supportrice très élégante lâche « la puta del barrio ! » et adresse un doigt d’honneur gorgé de vie aux sommités russes regroupées dans la tribune présidentielle, derrière une vitre protectrice. Quelques « Assassins ! » pour condamner les fautes russes et quelques « Enculés ! » pour déplorer la clémence de l’arbitre : on renoue avec les fondamentaux du vocabulaire français des tribunes populaires. « Piqué, il les collectionne en ce moment. Encore un peu et il va finir au Real ! ». Quand on sait le militantisme catalaniste du défenseur du Barça, on mesure la part de dépit qui accompagne le trait d’humour. Deux longues minutes supplémentaires pour clore cette première mi-temps apathique. « On a pas trop vu Iniesta, non ? En fait, il manque un meneur de jeu dans cette équipe », commente encore mon voisin portugais. Mi-temps.

À suivre…

Jean-Charles Basson, depuis la Toulouse espagnole

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