Quand Johnny rime avec ennui

Mardi 26 juin. Danemark-France. Les mêmes causes tendant à produire les mêmes effets, me voici à la recherche d’un endroit où aller observer Danemark-France alors que je viens d’apprendre que le City Foot* où j’avais l’intention de m’installer est à nouveau privatisé. Il est 15h50, et je remonte sur mon vélo dans l’idée de retourner au Maryland*, bar-PMU de quartier où j’étais allé assister à Colombie-Japon.

Alors que j’approche de mon but, j’apprends qu’un ami de longue date, avec qui j’ai vécu en colocation dans les environs, bouquine dans un débit de boissons du grand carrefour proche. Sociologue lui aussi, ce grand connaisseur des cafés locaux vient de terminer une enquête ethnographique au long cours sur le quartier. Au courant de notre travail collectif autour des matchs de la coupe du Monde, il me propose de l’accompagner dans un autre bar-PMU où il a conduit des observations pendant un temps, le long du grand boulevard qui relie Paris à la banlieue plus éloignée.

Nous faisons notre entrée dans le Boulevard*, qui est alors loin d’être plein, au moment des hymnes. Mon ami retrouve avec plaisir quelques connaissances, qui nous font part de leur confiance quant au devenir de la France dans la compétition. Pour l’un d’entre eux, dont nous apprendrons après le match qu’il aurait disputé le mondial des moins de 20 ans avec l’équipe du Mali en Arabie Saoudite (et joué contre le Brésil de Roberto Carlos !), les choses sont claires : « La France va gagner ». La Belgique recueille elle aussi quelques suffrages.

Sous un grand ventilateur dont les pales tourneront pendant tout le match, une quinzaine de personnes a le regard tourné vers l’écran installé dans un des coins du café. La clientèle est masculine, à l’exception de deux femmes âgées à la peau blanche, installées dans le coin opposé à l’écran mais attentives au déroulement du match. L’une des deux quittera le café à la mi-temps avec son cabas de courses, mais ne semble pas indifférente au sort des Bleus : « La France doit finir le travail ! », glisse-t-elle à son voisin en lui montrant un article de 20 Minutes, alors que la rencontre vient tout juste de commencer. Devant l’écran, cinq africains regardent le match en demeurant la plupart du temps silencieux. Ils se rafraîchissent en buvant de la bière, alors que ce sont plutôt des boissons non alcoolisées qui sont consommées au fond du café. L’ambiance est d’une certaine manière studieuse, et les espoirs placés dans les Bleus, qui jouent cette fois-ci en blanc, réels. De mon côté, je ne pourrai d’ailleurs m’empêcher d’espérer (un peu) et de pester (davantage) devant ce France-Danemark d’épiciers.

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La petite verrière sous laquelle je me trouve, à une demi-douzaine de mètres de l’écran branché sur TF1, est étouffante, effet de serre oblige. Mon voisin, un homme entre-deux-âges à la peau noire, semble lui aussi en souffrir. Dehors, une bonne dizaine de clients sont installés en terrasse le long du boulevard, au plus près des pots d’échappement. Ils semblent se désintéresser du match, sauf un ou deux d’entre eux qui viennent de temps à autre jeter un œil sur le score.

Au bout d’une dizaine de minutes, un maghrébin d’une quarantaine d’années entre dans le bar et lance à la cantonade, avant de s’installer au comptoir : « Allez les Bleus, on est tous ensemble ! ». La référence à Johnny est appréciée par la salle alanguie, certains s’esclaffent. Devant nous, sur la droite du café, un point de jeu « Parions Sport » conduit au passage régulier de joueurs (tous des hommes) dans notre champ de vision. Je me rends compte au bout d’un moment que je suis le seul à porter un maillot de la France : aucun signe de soutien à une quelconque équipe, que ce soit dans l’établissement ou sur les corps des clients. Pas de drapeau, pas de polos ou de t-shirts, pas de maquillage… mais la salle, qui se remplit peu à peu, demeure acquise aux Bleus, malgré les minutes qui défilent et l’ennui qui point en dépit d’une demi-occasion de Giroud. Après la sortie hasardeuse de Mandanda dans les pieds d’un Danois, le patron n’hésite pas à donner son avis :

« Si ça aurait été Ronaldo, ils auraient sifflé penalty ».

En début de seconde mi-temps, un vieil antillais entre, jette un œil à l’écran et lance haut et fort alors que la salle semble plongée dans la perplexité : « La France elle va gagner, il n’y a pas de souci ». « Inch’Allah » lui répond l’ancien espoir malien. Le bar se remplit doucement, pour atteindre une bonne trentaine de clients en fin de match, dont près de la moitié au comptoir. Sans doute l’heure plus tardive et la sortie du travail, associées à l’imminence du déroulement de la rencontre, attirent-elles du monde. L’attention baisse cependant de manière continue, et laisse place à des blagues (« Fisher, c’est un poisson le gars ! », s’écrie un vieil africain lors de l’apparition à l’écran d’un remplaçant danois) ou à des considérations spéculativo-philosophiques. « 5,50 pour le Nigeria, ils les respectent pas du tout ! », s’exclame un jeune noir en survêtement alors que la rencontre du soir entre le Nigeria et l’Argentine approche : ce dernier a bien l’intention de gagner de l’argent ce soir, et nous annonce qu’il va parier sur une victoire des Super Eagles.

En fin de match, un de ses amis fait part à l’ensemble du bar de sa défiance vis-à-vis de l’équipe de France, de son soutien au Danemark et de sa confiance dans le succès à venir des Argentins en huitièmes de finale contre les Bleus, alors même que l’Albiceleste n’est pas encore qualifiée : « Messi il va baiser la France ». Alors qu’il se lance quelques instants plus tard dans une critique de Nabil Fekir qui vient de faire son entrée en jeu, un vieux maghrébin jusqu’ici silencieux s’agace de ces provocations et lui rétorque :

« Fekir, lui, il aime son pays, pas comme toi ! ».

Approbation, torpeur ou désintérêt pour le fanfaron, personne dans la salle ne trouve à y redire. Le coup de sifflet final de M. Ricci libère les téléspectateurs, satisfaits de la première place mais déçus, c’est un euphémisme, par le match. Le rythme effréné de la coupe du Monde à 32 équipes offre cependant aux plus mordus la promesse d’une rédemption rapide, avec un Argentine-Nigeria, une partie pour laquelle les joueurs ne pourront pas calculer.

Clément Rivière, en Seine-Saint-Denis

* Noms modifiés

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