Le Viking de service

On s’était donné rendez-vous chez Daniel, un peu avant le match, pour prendre l’apéro tranquille avant de regarder la retransmission de la rencontre à la télé. Notre saison est terminée. On joue le vendredi soir, chaque vendredi soir, au foot à onze, dans un championnat « loisir ». On joue ensemble depuis une dizaine d’années pour la plupart. Pour les six de ce soir, on s’est connus en 3F, en championnat officiel du dimanche après-midi. On y finissait tous notre « carrière ». Avec Alain et Pierrick, on est toujours les trois premiers ; en fait, les seuls à l’heure au rendez-vous. Alain a 44 ans, il est artisan électricien. Pierrick a, lui, 46 ans, et installe des systèmes d’alarme. On commence à parler du match de ce soir et des précédents, en attendant David, Marco et Pierre, dit « Pedro ». La terrasse a été laissée aux non-sportifs, les autres, dont nous, sont à l’intérieur, face à l’écran sur lequel un vidéoprojecteur retransmet le match. Je demande à Alain et Pierrick s’ils se reconnaissent sur les nombreuses photos un peu jaunies encadrées sur les murs du bar. On cultive ici une certaine nostalgie du football local avec de nombreux articles de presse et des photos d’équipe affichés. Daniel, le patron, a grandi à St Raphaël, a joué au Stade Raphaëlois, mais ça, c’était avant la fusion avec l’Étoile sportive de Fréjus. David et Marco nous rejoignent enfin, le match va commencer. Avec Alain, ils ont tous les trois joué en équipe jeunes à Fréjus. Marco fait aujourd’hui partie du staff de l’Étoile football club Fréjus Saint-Raphaël, résultat de la fusion des clubs des deux villes en 2009.

« Depuis 1982 et Séville, je ne peux plus me les voir », lance David, artisan vitrier de 47 ans, en parlant de la sélection allemande.

C’est le « tombeur » de l’équipe, mais aussi « la bouche », comme on dit ici. Marco s’installe. On lui demande combien a fait l’Italie à son premier match. C’est notre manière à nous de nous venger de 2006. La victoire au championnat d’Europe en l’an 2000 m’avait permis de prendre une revanche sur le football italien. 2006 fut sa revanche personnelle. Alors, une Coupe du monde sans l’Italie, même si ça nous fait un peu bizarre, on ne peut pas s’empêcher de le lui rappeler. On s’installe tous les cinq autour d’une petite table au plateau en marbre et on commande un petit apéro avant d’entrer dans le vif du sujet. Autour de nous, la salle est pleine. Il y a une quarantaine de personnes. David et Marco connaissent à peu près tout le monde. On discute des compositions d’équipe, en revenant sur le cas Neuer, qui a été absent quasiment toute l’année. À la première action allemande, dès la deuxième minute, on se dit que les Suédois vont passer une soirée difficile. Puis, dix minutes plus tard, l’attaquant Berg s’échappe et nous souhaitons tous qu’il marque. Je crois que nous avons choisi notre camp. On trouve d’ailleurs que la VAR (le système vidéo qui assiste les arbitres) aurait pu être utilisée. David trouve que la défense allemande est aussi lente que notre défense du vendredi :

« Alain, tu pourrais encore jouer en défense centrale avec Hummels. Ils vont à la même vitesse que toi ».

Le replay montre l’action et la faute nous apparaît évidente. Tous les cinq, nous sommes d’accord pour dire que la VAR crée peut-être encore plus d’inégalités en ce sens que l’arbitre peut décider seul s’il a envie de revisionner les images, en fonction de ce que lui disent ses collègues face aux écrans. David en discute avec ses voisins, notamment Jean, dont le fils a été joueur professionnel à Ajaccio avant de terminer, en ce moment, sa carrière à l’Étoile. Dans le bar, chaque incursion suédoise dans le camp allemand est saluée par des cris. On a l’impression que chacun aimerait ne pas avoir à recroiser la Mannschaft plus tard dans la compétition. A la trentième minute, les Suédois ouvrent le score. La salle entière se lève et applaudit. « Tes cousins Viking ont fait le plus dur, me dit David ». Je suis arrivé à Saint-Raphaël, il y a vingt ans, du Pas-de-Calais, et mes cheveux blonds ont fait de moi le Viking de service. Le but de Toivonen permet aussi à David de faire rire une partie de la salle : « Oh Marco, ce mec, il ne marque pas avec Toulouse et il vous a éliminé, et maintenant il va éliminer l’Allemagne ». A la 38ème minute, la grosse occasion allemande jette un froid dans la salle, mais très vite nos voisins trouvent que cet arrêt du gardien suédois est annonciateur de la défaite allemande. Avec Alain, nous trouvons que les Allemands ne sont pas très bons ce soir, la circulation du ballon est moins fluide que d’habitude. Le nouveau contre suédois de la 43ème nous donne raison. C’est la mi-temps. Nous sortons prendre l’air, sans pour autant stopper notre discussion. Un groupe de femmes attablées en terrasse ne semble pas comprendre notre enthousiasme pour le football. Alors, David part discuter avec elles. Il ne reviendra que quelques minutes plus tard, ravi des connaissances qu’il a faites. « Vous savez que j’adore parler football, les gars ». Marco nous explique que contre l’Italie, la Suède avait aussi joué en contre et que c’est de cette manière qu’elle avait sorti le quadruple vainqueur de la Coupe du Monde. « Ils ne jouent pas, ils ne font que défendre. C’est toujours comme ça avec eux.

Ne sois pas mauvais perdant Marco, vous avez été trop mauvais pour vous qualifier. Et là, il n’y aura personne pour nous insulter et nous empêcher d’être champions du monde ».

Pierre, le fils du patron, nous rejoint dehors et nous propose une consommation, puis nous lance : « Vous en pensez quoi, les gars ? Ils vont tenir les Suédois. Ça ne me déplairait pas d’embêter un peu les Allemands, histoire de les faire douter ». Nombreux sont ceux qui sont restés discuter à l’intérieur. Mais, comme il n’y a pas la climatisation, on a préféré sortir, pour changer d’air et se dégourdir les jambes.

C’est déjà le moment de rentrer pour voir la deuxième mi-temps. A peine assis, les Allemands ont déjà égalisé dans l’indifférence générale. « Oh con, ils ont dû se faire rentrer dedans à la mi-temps. Tu te souviens Jeannot comment tu nous avais jeté à la mi-temps, à St-Tropez ? », dit David. Jean, un habitué du bar, est resté svelte malgré ses 73 ans et ses cheveux gris. Il se retourne et échange un sourire de connivence avec David. Chacun de nous y va de son souvenir de vestiaire et de mi-temps durant lesquels les murs ont tremblé sous les cris de l’entraineur.

Quelques minutes plus tard, face aux nombreux plans sur les supportrices suédoises, David nous propose d’aller faire un tournoi de vétérans en Suède. Daniel, le patron, lui rappelle, sur un ton humoristique « qu’ici, on parle football ». Ce que confirme David en relevant la qualité des joueuses suédoises qui figurent parmi les meilleures au monde. Le premier quart d’heure de la deuxième mi-temps ressemble beaucoup à celui de la première. « Les Suédois devraient plus tenir le ballon, dit Pierrick. S’ils laissent les Allemands approcher aussi facilement de leur but, ils vont le payer ». Les Allemands ont confisqué le ballon. À la 75ème minute, l’entrée en jeu de Durmaz pour la Suède donne encore lieu à une plaisanterie sur l’élimination de la Squadra Azzura

« Vous avez vraiment eu peur de Poutine ou quoi, Marco ? Comment vous avez fait pour être éliminé par l’attaque de Toulouse ? ».

Marco sourit, il ne sait pas quoi répondre. Le carton rouge reçu par le défenseur allemand Boateng, à dix minutes de la fin du match, est salué par la salle. Même si on ne pense pas que les Suédois vont gagner cette rencontre, on estime qu’ils peuvent tenir le match nul. Ce qui mettrait les joueurs allemands dans une position assez inconfortable en vue de la qualification pour les huitièmes de finale. Et Toni Kroos, d’un magnifique coup-franc dans les arrêts de jeu, vient donner la victoire aux Allemands. Je me tourne vers Alain et Pierrick : « Il a raison Lineker. Le foot se joue à onze et, à la fin, ce sont les Allemands qui gagnent ». « Oui, ça me fait pas plus plaisir que cela dit Alain, mais sur le plan football, ils sont quand même nettement supérieurs aux Suédois qui n’ont fait que défendre ». On recommande une tournée, on va refaire le match, comme chaque vendredi soir. Habituellement, on traîne sous la douche en commentant le loupé d’un tel, le centre tordu d’un autre. Ce soir, c’est pareil mais avec le loupé de Boateng, le centre raté de Müller… C’est pour ça qu’on aime le football, parce qu’on y joue, parce qu’on en parle et parce qu’on prend toujours plaisir à se retrouver autour d’un match.

Laurent Bocquillon, Côte d’Azur.

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