La Tunisie blessée

Je suis de retour au bar Saada, mais sans Toufik. En effet, depuis la blessure de son fils Mouez, le gardien de la sélection tunisienne, et l’annonce de son retour en France pour effectuer les soins, Toufik m’a prévenu qu’il regarderait les matchs en famille. Cinq jours après la défaite contre l’Angleterre dans les dernières minutes qui a quelque peu miné les supporters tunisiens, je reviens chez Lhassen, le patron, et retrouve quelques-uns des supporters tunisiens présents lundi passé. Sassi et Mohamed me reconnaissent et m’invitent à les rejoindre. Toufik ne les a pas prévenus qu’il ne viendrait pas. Tous deux me parlent du dernier match et de la déception de voir Mouez quitter la Russie si précipitamment alors qu’il avait réalisé un superbe premier quart d’heure. « C’est dommage. Avec lui, on était plus en sécurité. Ben Mustapha, il est bon, mais ce n’est pas pareil » me confie Mohamed. Depuis quelques jours, il fait très chaud ici et la climatisation du bar, aussi vieillotte que faiblarde, ne parvient pas à tempérer la salle où nous sommes une vingtaine d’hommes attablés. Le home cinema donne lui aussi quelques signes de faiblesse mais tout est prêt au moment des hymnes. « J’espère qu’on va mieux jouer aujourd’hui, me dit Sassi, on n’a plus d’excuse ». Un dernier kahwa avant le coup d’envoi et c’est parti.

Dès la troisième minute, une hésitation de la défense tunisienne procure ses premières sueurs froides à Sassi. Les critiques se remettent à pleuvoir sur la défense, comme lundi passé. A peine une minute plus tard, tout le monde se lève et crie au vol quand l’arbitre désigne le point de pénalty. Mohamed jure et réclame la VAR, l’assistance vidéo : « Je te le jure, ils vont nous avoir comme le Maroc ; il n’y a jamais la vidéo pour nous ». Les autres supporters sont debout, certains insultent l’arbitre, tandis que d’autres semblent déjà se résigner à passer un après-midi difficile. Eden Hazard s’élance et marque. Trois clients se lèvent et après un « inch Allah » lancé à la cantonade, ils nous invitent à partir à la plage avec eux. Les minutes passent et je sens l’ambiance du bar qui se réchauffe. L’équipe de Maaloul, le sélectionneur, est plus dynamique, plus entreprenante que lors du premier match. Les prises de balle de Khazri mettent du baume au cœur des supporters tunisiens. « Tu vois, je te l’avais dit, ils nous aiment pas » me lance Mohamed quand à la treizième minute, Khazri est accroché par un défenseur belge à la limite de la surface de réparation. A peine a-t-on fini de discuter de ce fait de jeu que déjà Lukaku vient tuer le suspense en inscrivant un second but pour les Belges. C’en est trop pour les supporters des deux autres tables, qui décident eux aussi de quitter la salle pour aller s’installer en terrasse. Quelques minutes plus tard, je les rejoins pour savoir pourquoi ils ne regardent plus le match. « C’est toujours pareil, me dit Abdel, un maçon, on fait des bons matchs de préparation et puis dès que ça devient sérieux, ils ne font plus rien ».

« Il n’en y a pas assez qui jouent au pays, ils ne mouillent pas tous le maillot »,  Marouane.

Abdel et Marouane, tous deux la cinquantaine, sont beau-frères, ils ne pratiquent pas le football mais regardent quasiment tous les matchs de la sélection tunisienne. « Tu te rends compte, ça fait cinq fois qu’on va à la Coupe du Monde et on a gagné qu’un seul match »[1]. Des cris retentissent à l’intérieur du bar, je viens de rater la réduction du score de Dylan Bonn, un jeune Cannois qui a longtemps joué au Cannet-Rocheville, à une trentaine de kilomètres d’ici. On rentre tous les trois pour reprendre le cours du match. Quelques minutes plus tard, Bonn se blesse. « On a la poisse me dit Sassi, on ne pourra rien faire. On ne pourra pas gagner, on n’est pas comme les Belges, on n’a pas de banc ». Après Mouez Hassen, c’est le deuxième joueur que la sélection tunisienne perd. Vingt minutes plus tard c’est Ben Youssef qui voit sa Coupe du Monde s’arrêter brusquement suite à un problème musculaire.

A la trentième minute, Eden Hazard se lance dans un slalom qui laisse les supporters tunisiens sans voix. Dans la minute suivante, Khazri s’essaie au même exercice, avec beaucoup moins de succès. « C’est la différence entre eux et nous me lance Sassi. C’est ça le haut niveau. Nous, on n’y est pas encore. Mais ça va venir ». Alors que certains sortent prendre l’air durant le temps additionnel de la première mi-temps, c’est le moment que choisit Lukaku pour donner deux buts d’avance aux Belges.

Pendant la mi-temps, Sassi et Mohamed restent à l’intérieur, j’en profite pour discuter avec eux. Sassi est content de ce qu’il voit par rapport au premier match : « les gars osent plus, ils sont moins paralysés par l’enjeu, on peut peut-être remettre un but avec Khazri ». Pour Mohamed, le sort en est jeté : « On a la poisse. Ce n’est pas normal tous les joueurs qui se blessent. Il n’y a que les nôtres qui se blessent. Les médecins, ils ne sont pas bons. Les autres équipes, elles ont des bons médecins, il n’y a pas de blessé ». On reparle de Mouez. Ils me disent que pour certains supporters, Mouez n’a jamais été vraiment rétabli, mais il était tellement fier de porter le maillot qu’il a joué blessé[2]. Il est temps de rentrer pour assister à la deuxième mi-temps. La première action de Khazri redonne un mince espoir à l’assemblée avant qu’Hazard ne scelle définitivement le sort de la rencontre. La salle se vide alors de plus de la moitié des supporters :

« Ça servait à rien d’aller en Russie pour faire ça ».

Désormais, le cœur n’y est plus pour Sassi, Mohamed, et les quelques autres qui sont restés. La frappe de Ben Youssef qui longe le but de Courtois à la cinquante-cinquième minute ne fait réagir personne. Les vingt dernières minutes s’écoulent dans une forme d’indifférence. Quand le milieu de terrain Khaoui se plaint de crampe, Sassi revient sur la préparation, sur la différence qui se fait aussi au niveau de l’encadrement entre les grandes nations du football et la sélection tunisienne. Au cinquième but belge, la salle se vide entièrement. La terrasse s’est elle aussi vidée de ses clients. J’ai l’impression que le match n’a pas eu lieu.

Je rattrape Sassi quelques mètres plus loin, il est encore en train de se tripoter la barbe. Il me semble qu’en trois heures de match à ses côtés, il ne l’a jamais vraiment lâchée. Je lui demande s’il n’est pas trop déçu. « On a manqué un peu de chance et on n’avait pas le niveau des Belges. Le pire c’est qu’on a pris quatre buts et on s’en sort bien. On va se concentrer sur le Cameroun[3], en espérant qu’on fera mieux. Le dernier match, il ne sert à rien ». J’apprends le but de Khazri dans ma voiture, sur le chemin du retour. Arrivé à la maison, j’appelle Toufik. Il s’excuse à nouveau de ne pas avoir pu venir, il est à Nice avec Mouez pour regarder le match. « Tu sais, on ne pouvait pas faire mieux. Les Belges étaient trop forts. Le dernier match, ils vont mettre les remplaçants. Mais nous, dit-il en riant, ce sont des vrais remplaçants. Srarfi, il est bon, mais même à Nice il ne joue pas, alors imagine en Coupe du Monde ». Mouez préfère ne pas parler, déçu de l’élimination et surtout d’avoir dû laisser ses coéquipiers se débrouiller seuls. « Peut-être que Mouez en aurait arrêté un ou deux, me dit Toufik, mais c’est comme ça. On va regarder la France maintenant, ce sera mieux ».

Laurent Bocquillon, Côte d’Azur.

 

[1] La sélection tunisienne a participé aux phases finales de 1978 en Argentine, de 1998 en France, de 2002 au Japon et 2006 en Allemagne. Elle n’a remporté qu’une seule victoire, en 1978 contre le Mexique (3-1). Cette victoire constitue les trois premiers points marqués par le continent africain en Coupe du Monde.

[2] Ce que contredira Toufik que j’ai contacté le lendemain.

[3] La prochaine Coupe d’Afrique des Nations aura lieu en 2019 au Cameroun.

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