Le Sénégal, sans égal

Après mes déconvenues du café de la Place*, je décide ce mardi 19 juin de me rendre directement au café du Refuge*, lieu qui s’affirme jour après jour comme mon terrain d’observation le plus fiable. Je décide même d’enchaîner deux matchs, Colombie-Japon et Sénégal-Pologne, soit un temps de présence de 5h30 sur le terrain.

Le premier match suscite un intérêt limité auprès de la dizaine de personnes passées par le bar, soit pour régler l’addition du déjeuner, soit pour boire rapidement un café au comptoir. En revanche, l’attention de ces clients éphémères se porte plus volontiers sur les travaux de mise aux normes des conduites de gaz qui ont éventré toute la rue. Le patron sort de temps à autre prendre la température de l’avancée d’un chantier qui fait peur à André, géologue retraité assis à ma droite, qui connut durant son enfance jurassienne une explosion au gaz dans le logement de fonction qu’occupait son père enseignant.

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Parmi la dizaine d’hommes présents sur le chantier, pour l’essentiel des travailleurs d’origine maghrébine et africaine, aucun ne semble prêter attention au Colombie-Japon qui se joue dans le bar devant lequel ils font des allers-retours incessants, et dans lequel certains entrent pour atteindre les installations situées dans les caves accessibles depuis le café.

Seule exception à cette indifférence initiale, un jeune ouvrier maghrébin se tient sur le seuil de la porte du café. Il me livre qu’il n’est pas intéressé par le match mais qu’il voulait parier sur la Colombie. Je l’informe qu’il a bien fait car le Japon mène et que la Colombie évolue à 10 contre 11. Il m’assure en retour que la Colombie va gagner, puis il retourne à la tâche.

Il faut attendre le milieu de la deuxième mi-temps pour que des employés du chantier s’installent durablement dans le café. Habillés en jean-polo, deux ingénieurs, qui vraisemblablement dirigent le chantier, se tiennent au comptoir, au plus près du téléviseur et ils commandent deux bières blondes.

Il est alors 15H30 et le sort du match devient de plus en plus incertain. Casque de chantier vissé sur la tête et sac d’ordinateur accroché au dos, ils suivent attentivement le déroulement de la rencontre durant un bon quart d’heure, sans dire un mot.

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Dans ce café où les téléspectateurs vont et viennent, seul Patrick* reste campé sur sa position. Près de la porte, face au téléviseur, il est vissé sur un tabouret, le bras droit accroché à ses bières successives. Installé à Mayotte depuis deux ans, il est contrôleur de gestion dans un Groupement d’Intérêt Économique lié au secteur des transports, mais il a vécu de nombreuses années au Sénégal. Venu prendre des nouvelles de son ancien QG, il attend avec impatience de voir le Sénégal entrer dans la compétition, bien qu’il considère la victoire finale d’une équipe africaine encore impossible.

Patrick a été mal inspiré en s’éclipsant aux toilettes, il est vrai pour la troisième fois de l’après-midi, puisque les Japonais ont la bonne idée de marquer un but. L’intensité croissante de la rencontre, le départ précipité des ingénieurs qui quittent le bar et le chantier, les opérations de contrôle nécessaires à la remise en gaz des installations ne laissent aucune chance à l’annonce faite par Patrick au patron : « Au fait, je vais être grand-père ».

Son attachement au Sénégal se déploie jusque dans les interstices des discussions avec Brigitte*, la cuisinière de l’établissement venue prendre de ses nouvelles au comptoir.

Brigitte : D’où vient le gaz naturel ? De Russie ou d’Algérie ?

Patrick : du Sénégal (silence crédule de Brigitte). Non, c’est une blague, j’en sais rien (rires).

Brigitte : ce serait pas surprenant, vu comme on les a déjà exploités dans l’histoire.

C’est au tour d’un ouvrier d’origine maghrébine d’une soixantaine d’années d’entrer dans le bar. Avant de franchir le seuil de la porte, il retire révérencieusement son casque de chantier qu’il cale entre la barrière de chantier de la Ville de Paris verte et grise et la porte extérieure du bar, puis il s’installe dans la partie du comptoir opposée à l’écran et il commande un café. On joue la 89e minute.

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Patrick, parieur sportif expérimenté, constate qu’il fallait jouer le Japon puisque sa côte était à 6. L’ouvrier surenchérit en disant qu’il fallait miser 100 euros. C’est alors que j’interroge Patrick sur le sort du match à venir du côté des parieurs :

Moi : Et Pologne-Sénégal ?

Patrick : La Pologne est favorite pour les bookmakers

Ouvrier : Elle est mieux classée à la FIFA

Patrick : Oui, mais il va y avoir match nul, c’est ce que j’ai mis.

Ouvrier : Ben oui, c’est ça le foot, glisse-t-il avec une discrète résignation.

Puis, l’ouvrier nous salue gracieusement, sort du bar et reprend son couvre-chef qui l’attendait dehors. Je me retrouve alors seul avec Patrick. Dans l’attente improbable d’une nouvelle fournée de consommateurs de bières et de spectacle sportif et avant d’aller parier en trois enjambées un match nul pour Sénégal-Pologne, Patrick me lâche avec une voix grave une formule toute personnelle : « Le Sénégal, sans égal ».

Preuve s’il en est que le cœur a ses raisons que les parieurs n’ont pas.

Julien Sorez, Paris.

* Noms modifiés

 

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