Pologne – Sénégal : poulet et ballon, Moët & Chandon

Je remonte sur mon vélo après avoir assisté à Colombie-Japon au Maryland* pour aller dans un parc prendre quelques notes. En chemin, je m’arrête devant le grand café du carrefour routier qui sépare la commune où je me trouvais de sa voisine, dans l’espoir de pouvoir m’y installer pour le second match de l’après-midi, Pologne-Sénégal. Ce carrefour, à la circulation particulièrement chaotique, est très animé tout au long de la journée, en lien notamment avec la présence de nombreux revendeurs de cigarettes de contrebande, pour la plupart arrivés récemment d’Afrique du Nord.

Au comptoir du café, on m’apprend qu’aucun match du Mondial n’est retransmis, car cela attire trop de monde (ce que je trouve un peu étrange en pensant aux retombées pour l’établissement en termes de chiffre d’affaires) et qu’il y a « toujours des problèmes après le match » (je comprends mieux). De fait, je repense aussitôt aux scènes de liesse exubérantes auxquelles j’avais assisté après les succès obtenus par l’Algérie au Mondial brésilien de 2014, alors que j’habitais encore le quartier.

Je poursuis donc ma route vers un petit parc que j’aime bien, où je pourrai mettre sur papier quelques premières réflexions. Après être repassé devant mon ancien immeuble, je bifurque vers la petite rue qui conduit au parc, et je passe devant un restaurant africain dans lequel je ne suis jamais entré. Je m’arrête en entendant le son très fort d’un téléviseur, et demande aux quelques clients qui s’y trouvent, visiblement déjà un peu éméchés pour certains, s’ils comptent regarder le match du Sénégal. Ils ont l’air un peu surpris, mais acquiescent et me proposent chaleureusement de les rejoindre à l’intérieur, proposition que je décline pour pouvoir prendre un peu de temps pour moi au parc, tout en les remerciant et en leur disant que je les rejoindrai pour le match.

De retour au restaurant vers 16h45, je prends place dans un coin de la salle principale, qui dispose d’un grand téléviseur diffusant l’avant-match. Nous ne sommes alors que sept clients, et la patronne ne perd pas de temps pour me demander ce que je veux manger. Un peu pris de court, j’opte pour les ailes de poulet et une grande bouteille d’eau (ici toutes les bouteilles sont grandes, et la Heineken se commande par litre) : je n’ai pas spécialement faim mais je sens bien une fois servi que j’ai fait le bon choix, mon plat aidant dans une certaine mesure à rendre ma présence moins incongrue.

Mes voisins ne sont pas Sénégalais mais Ivoiriens pour la plupart. Tous sont d’accord pour se présenter comme étant « ouest africains ». L’un d’eux, Guinéen, ressemble à Pascal Feindouno, héros cruel du dénouement du championnat de France 1999. Ils plaisantent dans une (ou sans doute plutôt des ?) langue(s) que je ne parviens pas à identifier, mais s’expriment assez souvent également en français. Quand l’un d’entre eux me demande si je supporte le Sénégal, je sors de mon sac un maillot collector d’El-Hadji Diouf, authentiquement faux, acquis dans une rue de Dakar en 2003. Amateurs de foot, ils apprécient la référence. Beaucoup ont des tickets de « Parions Sport » entre les mains, et consultent leurs pronostics respectifs. J’en profite pour me mêler à la conversation, et leur indique que de mon côté j’ai parié sur une victoire du Sénégal par deux buts à un. La plupart ont également misé sur les Lions de la Teranga, et semblent relativement confiants dans la qualité de l’équipe entraînée par Aliou Cissé.

Alors que la rencontre est sur le point de débuter, deux blancs font leur entrée dans l’établissement, et viennent s’installer à mes côtés. L’un a la cinquantaine, l’autre une quinzaine d’années de moins. Ils semblent amis ou peut-être plus vraisemblablement collègues, et s’installent à ma droite devant un litre de bière chacun. Eux non plus n’ont pas su résister à la patronne intimidante, alors qu’ils semblaient plutôt vouloir se partager une bouteille pour deux… Le plus jeune semble très connaisseur de foot, son aîné un peu moins. Je serai surpris de les voir quitter les lieux peu avant le premier but du Sénégal, après les avoir entendu échanger de manière quasiment continue à propos de différents sujets, comme la famille, le travail ou encore le concert que le plus jeune des deux s’apprête à donner. Ils reviendront d’ailleurs en courant à l’intérieur pour regarder le but au ralenti, après avoir entendu les clameurs joyeuses de la salle.

Alors que la mi-temps approche, le client qui avait le plus apprécié mon maillot m’invite à le sortir de mon sac. Tous semblent heureux que le Sénégal ait pris l’avantage, même s’ils ne suivent la rencontre que de manière alternée, l’un accordant beaucoup d’intérêt à son téléphone portable, l’autre écoutant de la musique, un autre encore passant son temps à plaisanter et notamment à parler de femmes. L’ambiance est détendue, et je ne comprends qu’à la mi-temps que l’un d’eux est venu ici pour fêter son anniversaire. La patronne lui apporte alors un seau à glace et une bouteille de Moët, qui restera intacte et en évidence pendant toute la mi-temps, ainsi qu’une bonne partie de la seconde période. Pour lui, il ne s’agit pas tant de fêter la victoire du Sénégal que de montrer que c’est un jour spécial et qu’il dispose de moyens, ce que n’ont peut-être pas tous les présents. Tous n’auront en tout cas pas droit à une coupe, notamment mon voisin de gauche, assez agité depuis l’apparition de la bouteille mais visiblement pas dans les petits papiers du birthday man : « Joyeux anniversaire, quoi ! », tente-t-il sans succès.

Si tous sont heureux car une victoire du Sénégal servirait leurs intérêts de parieurs, une certaine fierté panafricaine s’exprime à la mi-temps, d’autant que l’équipe sénégalaise mérite son avantage : « Enfin un pays africain qui se démarque ! ». À la reprise de la rencontre, un homme âgé fait son apparition en provenance de l’arrière-boutique, et découvre incrédule que c’est le Sénégal qui mène au score : « 1 à 0 pour le Sénégal ? Mais ils sont où mes Africains, vous n’avez pas crié ? ». Il s’assoit à nos côtés et savoure ce moment de bravoure : « Ils me font plaisir. Toutes les équipes africaines sont battues ». Celui qui fête son anniversaire approuve : « Il fallait quand même qu’une équipe africaine gagne ! ».

À l’heure de jeu, le second but de Mbaye Niang fait monter d’un cran la fierté et l’excitation. Le niveau d’alcoolémie des uns et des autres continue lui aussi de monter doucement, et le but tardif de Krychowiak, s’il ne rassure pas, n’inquiète pas outre mesure. « Aujourd’hui c’est pour le Sénégal ! », lance mon voisin aux yeux rougis depuis la mi-temps, au cours de laquelle il est sorti partager un joint avec un ami.

Au coup de sifflet final, la vérification de mon pronostic initial fait son petit effet. « Mais tu avais parié combien ? », lance très intéressé l’heureux propriétaire de la bouteille de Moët, qui n’en finit pas de perdre ses bulles depuis son ouverture. Alors que je me lève pour régler ma note, le Guinéen me chambre gentiment en guise d’au revoir, en lançant que je suis un « vrai Sénégalais », et que je devrais demander la double nationalité.

Je leur fais mes adieux en souhaitant un heureux anniversaire à qui de droit. La soirée s’annonce longue et joyeuse, même si Russie-Egypte, que la plupart ne manqueront pas de regarder, les fera certainement moins vibrer.

Clément Rivière, en Seine-Saint-Denis

*Noms modifiés

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