France – Pérou : N’Golo, va mon chou !

Projeter de suivre une retransmission télévisée d’un match de l’équipe nationale engagée en Coupe du monde revient souvent à se poser des questions élémentaires : où et avec qui vivre ce moment médiatique ? Pour une partie non négligeable des jeunes d’une métropole normande, les réponses à ces deux interrogations semblent avoir été assez évidentes. Jeudi à 17h, c’est dans l’un des grands parcs de la ville et en compagnie de ses camarades qu’il fallait être. C’est là, en effet, qu’avait été dressé un écran géant pour la diffusion du match entre la France et le Pérou et il ne fallait pas laisser passer l’occasion : il y a des chances pour qu’un tel dispositif ne soit plus mis sur pied d’ici le 15 juillet, jour de la finale.

Devoir de prudence versus libre insouciance

Fin mai, la communication du Ministère de l’Intérieur a été explicite. En raison de la menace terroriste, les retransmissions sur grand écran « ne pourraient éventuellement être envisagées que dans des espaces clos ou strictement délimités (stades, salles omnisports, salles de spectacles ou de congrès, centres d’exposition, etc.) », selon les termes du communiqué. Le dispositif normand a été possible parce qu’il respectait les mesures de sécurité exigées d’une part et parce qu’il s’insérait dans certaines habitudes d’autre part. Depuis quelques années maintenant, un quasi festival (gratuit) prend ses quartiers dans les jardins du Conseil régional à chaque Fête de la Musique : grandes scènes pour les concerts, petits chapiteaux avec animations diverses, stands de restauration, buvettes… et contrôles d’accès devant les deux principales grilles du parc.

À 16h45, les vigiles placés à l’entrée principale s’affairent. Une foule de jeunes gens s’est visiblement donnée rendez-vous : lycéens et lycéennes, étudiants et étudiantes. Foot, soleil et musique pour faire durer le plaisir d’être entre copains jusque tard dans la nuit. Le charme de la Coupe du monde, c’est aussi que la compétition sent bon la fin des examens, le début de l’été et le relâchement des contraintes professionnelles. Le match est-il une respiration pour celles et ceux qui passent le bac ? Probable. Le rythme des palpations et des contrôles visuels des sacs est soutenu. Pas assez toutefois pour empêcher la file de grossir.

À dix minutes du coup d’envoi, « on va rater les hymnes » est l’une des phrases clefs. Cinq minutes plus tard, la formule se transforme en « on va rater le début du match ».

Certains se faufilent adroitement, d’autres doublent plus grossièrement. Finalement, le goulet d’étranglement se fluidifie. En retrait, un personnel de la sécurité supervise la scène. Il arrête un jeune homme venant juste de franchir le premier cordon, ouvre la bouteille en plastique placée dans le sac à dos pour la sentir. Rhum ? Vodka ? Whisky ? Juste du jus d’orange.

C’est l’entrée dans le parc. Restent 300 à 400 mètres à parcourir : d’abord traverser une cour, contourner la bâtisse de l’Hôtel de Région, puis s’engager dans une allée et enfin découvrir entièrement le site. L’écran géant est placé vers le fond des jardins, à côté de l’unique scène de concert dressée cette année. Les immenses enceintes qui l’encadrent offrent le meilleur home cinema de la ville. Des spectateurs sont déjà en place, sans bouchons d’oreille. Le match débute à peine (sous les applaudissements), la voix des deux commentateurs n’a pas encore eu raison des tympans des participants.

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Installation et position

Suivre un match de Coupe du monde sur grand écran revient également à se poser une question tout sauf anodine : où et comment se placer ? Il y a ceux qui sont arrivés plus tôt que les autres et qui sont déjà installés au pied de l’écran, en 5 à 6 rangées sagement alignées, les fesses sur l’herbe. Des enfants assis en tailleur, mais aussi des adultes. Inconvénient principal : il faut sensiblement lever la tête. Viennent ensuite ceux qui sont debout et ils sont très majoritaires : les jeunes gens sont là principalement et parmi eux, de nombreuses jeunes femmes. Ensemble a priori informe et sans structure, la foule est en réalité un agrégat de petits groupes d’interconnaissance de 3, 4, 5 personnes (voire plus) qui tiennent à se retrouver d’abord (le « je suis là ! » est lancé de la main ou par SMS) et à rester proches les uns des autres ensuite. La problématique dans ces zones est identique à celle d’un concert de musique : il y a toujours un plus grand que soi qui gêne la vue. En reculant un peu, on peut non seulement mieux voir mais aussi reposer un peu ses jambes et son dos : les barrières qui entourent la zone occupée par les ingénieurs du son offrent un repli et un appui. Et puis il y a celles et ceux qui ont choisi le confort en restant en retrait, près des buvettes. Des familles sont assises sur les pelouses, parfois sur une nappe pour les plus prévoyantes. Une femme est juchée sur un petit tabouret rouge pliant. Il y a aussi quelques bancs et même de rares chaises longues que les plus chanceux n’entendent pas céder. Cet équilibre général se rompt à la pause (l’appel de la buvette ou des toilettes – sèches) et il se recompose différemment lors de la reprise de la seconde période de la partie. En effet, le public est maintenant trop nombreux pour que la station assise, pourtant si tentante, soit une option raisonnable. Le temps devient long pour une jeune femme, appuyant son bras sur l’épaule de son compagnon :

« J’en ai marre…

 Ben assieds-toi, lui répond-il.

Assieds-toi, t’es marrant ! Après je verrai plus rien ! »

Se tournant vers une amie : « On s’ennuie non ? Il va plus rien se passer.

Attends, il reste un quart d’heure ! ».

La couleur des sentiments et des instruments

Marques bleu-blanc-rouge sur les joues, petit drapeau à la main, elle n’a pas l’apparence de celle qui aurait été traînée là contre son gré. Regarder un match de Coupe du monde dans un cadre collectif suppose de se poser d’autres questions : quelle tenue mettre ? Faut-il emporter avec soi un objet ? La discrétion et la sobriété l’ont largement emporté. Mais on trouve bien des maillots de l’équipe de France. On voit les nostalgiques (époque Adidas) et les modernes (époque Nike), beaucoup de couleur bleu et quelques-uns en blanc, les versions dépouillées et celles floquées du nom d’un joueur (Mbappé, Griezmann, pas de Rabiot). Déjà évoqués, des drapeaux, petits, moyens et grands, ceux en tissu accrochés à une hampe ou ceux dans lesquels on se drape. Ceux encore qui sont juste maquillés ou tatoués. Il faut de plus relever quelques perruques tricolores ici ou là, modèles avec bouclettes surtout, des guirlandes autour du cou, mais pas d’écharpes. Des enfants sont venus avec une petite balle. Trois jeunes hommes ont aussi un ballon de foot dans les pieds. Dans les mains des participants, beaucoup de Smartphones et aussi de rares mais bruyants clairons. Les gobelets réutilisables personnalisés indiquent les habitués des festivals et les amateurs de bière. À la bouche, pas de trompette mais des cigarettes et quelques joints.

Un cas et quelques autres

Et le Pérou dans ce tableau ? A-t-il voix au chapitre ? Oui, il y a quelques maillots péruviens et ils sont remarqués. Juan* a 55 ans, vit en France puis longtemps, habite en bord de mer et est technicien au service des eaux du Conseil départemental. Tunique blanche parée du nom de Guerrero, le joueur vedette, il est venu avec une délégation d’une petite dizaine de collègues (dont une femme), lesquels ont en quelque sorte décidé de changer de terrain de jeu (du Département à la Région).

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« Il y a même mon chef », précise Juan. Pourquoi venir ici ce soir ? « Parce que le cadre est sympa, rétorque le supérieur hiérarchique. Devant le théâtre [où avait été dressé un écran géant durant l’Euro 2016], c’était nul, on voyait rien ». « Parce que c’est la ville où je vis et travaille, ajoute Gabriel*, 24 ans, technicien au service vélo. Mais je suis de Blois et si la France avance dans la compétition, c’est sûr que je vais y retourner, pour voir mes copains et pour voir ma ville en fête ». Juan a beau ne pas être un acharné du ballon, « en Amérique du Sud, il y a le football et la musique ». Par ailleurs, le Pérou et la France placés dans le même groupe de Coupe du monde a quelque chose d’improbable : « Il y a un alignement des planètes assez exceptionnel ». En couple, Juan a deux garçons de 7 et 10 ans, quelque part dans le parc avec leur maman.

« Ils ne sont pas spécialement fans de foot mais le grand a mis le maillot de la France, le petit celui du Pérou. C’est venu d’eux-mêmes ! ».

À la reprise de la seconde période, Juan déclare que le Pérou a 45 minutes pour se refaire. À peine a-t-il fini sa phrase qu’un spectateur passe et lui demande s’il peut prendre un selfie avec lui. À la fin de la rencontre, c’est un compatriote également habillé du maillot du Pérou qui le voit, le salue et se fait prendre en photo à ses côtés par deux jeunes Espagnols qui engagent la conversation. Juan a-t-il repéré à l’entrée du parc les deux femmes assises sur un banc avec les couleurs péruviennes ? « Oui ! ». Assister à une rencontre de football retransmise dans un espace public, c’est aussi se situer. Les deux femmes en question sont mère et fille. Assistante maternelle de 35 ans environ, Andrea* a quitté le Pérou pour la Normandie, il y a 13 ans, afin de vivre avec son futur mari. Sa mère lui rend visite pour les vacances, porte une petite laine et l’accompagne ce soir. Enfant, elle regardait le foot à la télé et elle a suivi toute la phase de qualification du Pérou sur BeinSport. Et ses deux garçons ? « Ils ne sont pas solidaires de leur maman ! Ils sont pour l’équipe de France ! ». Le plus grand se lève, sourit, ouvre sa veste et contredit sa mère : il montre fièrement le maillot péruvien.

Façons de parler

Regarder en public un match de football, c’est enfin une question de langage. L’expérience amène à partager ses réflexions et à faire profiter les autres de ses bons mots au gré de l’évolution de la rencontre. Exclamations : « Oh ! Penalty là ! », sur l’une des premières actions de Giroud, « Sortez-le ! », après une frappe ratée de Griezmann ou « Heureusement qu’il sait pas cadrer lui ! », après un tir péruvien (trois jeunes femmes qui rient de leurs blagues). Encouragements avec dose de familiarité comme pour exprimer la proximité entre téléspectateurs et joueurs et l’implication dans un projet commun : « N’Golo, va mon chou ! », à propos de Kanté (un jeune homme sensible) ou un plus sobre « Allez Paulo ! », pour Pogba (le même jeune homme). Discussions : « Carton jaune ?? Mais non ! ». « Ben si » (deux copains). Sentences : « Il a voulu chercher sa femme dans les tribunes », à propos d’une passe longue ratée (un homme). Répliques aux commentateurs de TF1 qui évoquent l’affaire de suspension pour cocaïne du meilleur joueur péruvien, qui a nié tout usage de drogue : « Ben voyons ! » (un jeune homme). La réversibilité des opinions surgit : « 180 millions d’euros pour ça !?!? » (un homme), mais l’attaquant Mbappé ouvre le score quelques minutes après et provoque cette réaction : « Ça fait du bien, ça soulage ! ».

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Petits papiers lancés en l’air au moment du but (façon « papelitos » comme en Amérique du Sud), brefs et timides chants (« qui ne saute pas n’est pas Français ! »), tentative de clapping vite avortée puis poussées vocales accompagnant les phases offensives dangereuses… La première période s’achève sur des applaudissements, ce qui tranche avec le registre des 45 minutes suivantes. L’équipe de France est à la peine, le public s’enfonce dans l’ennui : « Ça joue mal ! ça joue mal ! », se lamente une jeune femme ; « Ça sent le but péruvien à la dernière minute » ; « Pffff. Ils font pas monter l’ambiance… ». Soupirs. Et attention oblique : les conversations s’engagent sur bien d’autres sujets que celui du football et les téléphones sont de sortie.

À 18h45 le match se termine, les premières notes du concert d’ouverture de la Fête de Musique résonnent. Une partie conséquente du public quitte aussitôt le parc et se disperse. Manifestement, la soirée se prolongera ailleurs pour la jeunesse normande.

Ludovic Lestrelin, Normandie.

* Tous les prénoms ont été changés.

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