Un dimanche à Pantin et dans le train

A l’occasion du Mondial, les Magasins Généraux, lieu culturel installé à Pantin, en proche banlieue parisienne, organisent un événement « Football général. Par amour de jeu : 1998-2018 », composé d’une exposition et d’un festival mêlant animations, activités sportives, débats et retransmission de matches de la coupe du Monde. Dimanche 17 juin, je suis invité, en tant que sociologue, à participer à un débat sur les supporters, programmé à 15h, avant la diffusion du match Allemagne-Mexique prévue à 17h. Puisque j’habite Lyon et que certains TGV ne circulent pas du fait de la grève des cheminots, j’arrive sur les lieux tôt, vers 13h.

Malgré un ciel alors gris, la première impression est agréable. Créés par l’agence de publicité BETC, les Magasins Généraux sont installés au bord du canal de l’Ourcq au rez-de-chaussée d’un imposant bâtiment d’origine industrielle de cinq étages, longtemps resté en friche avant d’être transformé en bureaux pour BETC. Quelques joggers courent sur les quais ; des embarcations naviguent sur le canal dont l’état est bien plus engageant que dans Paris intra-muros. Devant le bâtiment, s’étend sur 2000 m2 la zone dévolue au festival : un écran géant, des transats, des tables avec des bancs, un baby-foot, un petit terrain de foot entouré de filets où jouer à 3 contre 3 ou à 5 contre 5, des stands proposant de la nourriture, des boissons et des animations… Sécurité oblige, l’espace est fermé par des grillages et un contrôle est effectué à l’entrée par des vigiles, ce qui donne l’illusion d’entrer dans un stade, sans payer cependant puisque l’entrée est libre.

Les organisateurs de l’événement, qui constituent pour l’instant l’essentiel des personnes présentes, piquent-niquent sur la moquette verte disposée devant l’écran géant ou commandent des pizzas, l’espace restauration n’ouvrant pas avant le début de l’après-midi. En attendant l’arrivée des pizzas, je vais visiter l’exposition, elle aussi gratuite, qui occupe largement le rez-de-chaussée du bâtiment. Les bornes temporelles (1998-2018) choisies par les Magasins Généraux font plus que commémorer les vingt ans de la victoire française au Mondial : elles marquent aussi la légitimité acquise depuis par le football et son appropriation par le monde culturel, dans les romans, les salles de théâtre ou les musées. Significativement, la boutique de l’exposition est tenue par la société Pop&Kop, qui prétend « customise(r) le quotidien des accros aux sports et à la pop culture » : elle propose notamment des tote bag, produit tendance s’il en est, le catalogue de l’exposition et le numéro 1 de la revue des Cahiers du Football. Plusieurs numéros de So Foot, autre magazine à avoir intellectualisé le discours sur le football, trônent eux sur une table à l’entrée de la zone du festival.

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A cette heure-là un dimanche, nous sommes peu nombreux à découvrir les œuvres, à peine une demi-douzaine. Situation propice à la visite et à la réflexion. Je m’interroge en particulier sur la manière dont sont présentés les supporters. Certaines œuvres proposent un regard résolument critique. Par exemple, Olé ola, belle installation d’Alexandre Parigot est, selon la notice de présentation, « composée d’un bras métallique articulé agitant un large patchwork composé d’écharpes de supporters. Le mouvement du bras pastiche celui du toréador (…) (et) produit les mêmes effets sur le spectateur que celui du matador sur le taureau, totalement sous l’emprise de son va-et-vient. L’artiste met en garde le spectateur contre le football et plus particulièrement le populisme supportériste qu’il engendre, encourageant la manipulation des masses ». Juste à côté, le projet R.I.P de Mohamed Bourouissa, né d’une commande du PMU, compare les feuilles de papier des paris hippiques à celles qui permettent de créer une chorégraphie dans les gradins des stades. Confrontant deux histoires, « celle un peu triste de la solitude des parieurs face à la ferveur collective des supporters de football », l’œuvre montre notamment la préparation d’un tifo par les ultras de Marseille Trop Puissant (MTP), en hommage à deux des leurs décédés en 2008 lors d’un déplacement au Havre. Plus loin, Aurore le Duc, artiste en résidence aux Magasins Généraux, présente le projet Supporters de galeries. Elle a créé des attributs vestimentaires propres aux supporters (écharpes, bombers…) aux couleurs et nom de galeries d’art et réalisé des performances dans des expositions en se comportant comme une supportrice. Sa vidéo réalisée pendant la FIAC est surréaliste et hilarante. Je doute que ce soit l’objectif premier de l’artiste, mais son projet questionne sur l’avenir du spectacle sportif à une époque où le prix des places augmente considérablement et où le contrôle sur les comportements des publics est accru. Le spectacle du football est-il voué à s’embourgeoiser, comme le théâtre ? Les vigiles des stades agiront-ils bientôt comme ceux des galeries d’art, en demandant à Aurore le Duc de quitter les lieux du fait de son attitude exaltée ?

Je repars vers la zone du festival en appelant de mes vœux l’arrivée des pizzas. Sur l’écran géant, le projet Supporters d’Alexandre Kottis est diffusé : pendant plusieurs mois, il a confié des appareils photos jetables à des supporters de plusieurs clubs français et sélectionné les clichés les plus révélateurs. Quatre projets, trois visions des supporters : une critique ; deux confrontant le monde des supporters à un autre univers ; une cherchant à faire connaître les expériences des supporters. Alexandre Périgot est né en 1959, Mohamed Bourouissa en 1978, Aurore le Duc en 1988 et Alexandre Kottis, présent sur les lieux, est manifestement bien plus jeune que moi (qui suis né en 1971) : je ne peux pas m’empêcher de voir aussi dans ces différences de regards des écarts de génération.

Rejoignant les organisateurs du festival, les représentants de Tatane (« mouvement collectif et populaire pour un football durable et joyeux ») qui animent le débat et les intervenants (l’ethnologue Christian Bromberger – auteur en 1995 du Match de football, ouvrage qui a ouvert la voie à de nombreuses recherches en sciences sociales sur le football –, les deux journalistes du projet « Supps par terre » (https://suppsparterre.wordpress.com/author/suppsparterre/) et l’avocat des ultras du PSG Cyril Dubois), je partage, en dégustant une pizza royale, leurs discussions sur l’évolution du football, la triste prestation des Bleus la veille contre l’Australie, la solitude des gardiens de but après une boulette, le port de mocassins à glands, la place du football à Toulouse, dont est originaire l’un des animateurs, ou la nécessité d’avoir un médiateur pour appréhender l’art contemporain. Au moment où le débat commence, le soleil se fait plus présent et la fréquentation du lieu s’intensifie. Si certains investissent les chaises longues à proximité des bancs où nous sommes assis, l’animation est bien plus intense du côté du terrain de foot, du baby-foot, de l’« atelier tifo » à destination des enfants ou des buvettes. De tels débats constituent toujours un exercice complexe du fait de l’hétérogénéité du maigre public, qui oscille entre spécialistes intéressés par le sujet, novices curieux d’en apprendre plus sur la passion pour le football, spectateurs prévoyants qui réservent leur chaise longue pour le match à venir et badauds qui écoutent quelques instants avant de repartir vers d’autres activités.

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Dès la fin du débat, l’écran géant s’allume et se met à diffuser les images de TF1, partenaire de l’événement « Football général » (ce qui explique que Costa-Rica – Serbie, programmé à 14h sur BeIN, n’ait pas été retransmis). Au moment de l’entrée des joueurs, l’espace du festival est désormais bien rempli. Nous n’en sommes pas aux 700 personnes présentes la veille, selon les organisateurs, pour le match des Bleus, mais toutes les chaises longues et les bancs sont occupés et l’attention monte. Du fait de la nature culturelle de l’événement, du lieu et de l’identité des organisateurs et partenaires, j’imaginais me retrouver dans une ambiance branchée. En fait, la population semble très variée, tant dans ses motivations pour venir en ces lieux que dans son profil social. Se mélangent, sous un soleil désormais bien installé, beaucoup de familles et d’enfants, venus profiter des nombreuses activités proposées, des locaux attirés par la curiosité et le match sur écran géant, des visiteurs de toute la région parisienne intéressés par le festival ou voulant découvrir les Magasins Généraux… Les organisateurs de l’événement se réjouissent de la diversité des publics : selon les médiatrices de l’exposition, environ un spectateur sur trois entrerait pour la première fois dans un lieu culturel. Un certain brassage s’effectue notamment dans les animations proposées aux enfants et aux adolescents, mais la plupart des personnes semblent rester dans leur réseau d’interconnaissance.

 

Alors qu’Allemands et Mexicains livrent l’un des meilleurs matches du début du Mondial, les occupations sont diverses. Certains ne prêtent guère attention au match, continuant leur partie de foot ou de baby-foot, leur atelier artistique ou leur conversation autour de la buvette, en tournant parfois le dos à l’écran géant. Cependant, la majorité des présents suit attentivement la rencontre, la qualité des débats footballistiques favorisant sans doute l’intérêt pour le match. Toutes les places étant occupées, je m’allonge sur la moquette, située juste devant l’écran géant, pendant la première mi-temps. Autour de moi, les discussions sont largement liées à la rencontre. Remarques positives sur la qualité du match ou l’ambiance assurée par les fans mexicains ; comparaisons récurrentes avec la rencontre poussive des Bleus la veille, la timidité française étant raillée par rapport à l’engagement mexicain ; exclamations sur les contres rapides et dangereux des Mexicains, néanmoins systématiquement avortés du fait d’une dernière passe mal assurée… Plusieurs spectateurs s’emportent contre les choix offensifs des Mexicains et livrent leurs conseils tactiques. Le but mexicain, marqué en fin de première mi-temps après un énième contre cette fois-ci bien négocié, suscite une petite clameur et quelques applaudissements. L’assemblée semble légèrement favorable au Mexique, dont trois personnes portent les couleurs (écharpe ou tee-shirt). Mais les occasions des Allemands suscitent également des réactions positives du public, qui paraît être beaucoup plus dans une posture spectatrice, en attente de beau football, que supportrice.

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A la mi-temps, je dois abandonner la moquette pour la laisser à un virtuose du ballon dont les jongles enchantent beaucoup plus les enfants que le match. Avec Cyril Dubois, nous nous positionnons plus loin, à la limite du terrain de football dans un endroit un peu protégé du soleil mais nous permettant de bien voir l’écran et d’observer l’ensemble de la zone du festival. La seconde mi-temps ressemble à la première, pas en Russie où l’Allemagne se met à dominer, mais à Pantin. Des enfants poursuivent leur atelier tifo, à peine troublés par un ballon tiré au-dessus des filets du city-stade. Juste devant nous, les parties de baby-foot s’enchaînent à un rythme endiablé. Il en va de même derrière nous pour les matches de football. Mais le public installé sur les chaises longues et les bancs suit toujours attentivement la rencontre. Avec Cyril, nous oscillons entre discussions sur la situation des ultras à Paris et commentaires sur le déroulement du match, que je partage avec mon voisin de droite, qui m’est parfaitement inconnu. Sur les bords du canal, quelques passants s’arrêtent pour jeter un œil au match de l’autre côté du grillage. Les occasions des Allemands provoquent de petites clameurs. La fin du match et la victoire du Mexique suscitent des applaudissements, sans ferveur excessive. Les quelques porteurs des couleurs du Mexique sourient. Les commentaires entendus çà et là considèrent que c’était un beau match et que la victoire mexicaine est méritée : manifestement, la plupart des spectateurs était avant tout là pour profiter du spectacle. En quelques minutes, les sièges se libèrent et la zone du festival se vide significativement. Il est près de 19h et le prochain match, Brésil-Suisse, n’est qu’à 20h. Beaucoup de personnes semblent quitter définitivement les lieux après avoir profité de leur après-midi dominical. Je repars moi aussi vers le métro et la gare de Lyon, où mon train doit partir peu avant 21h.

Naïvement, je pense trouver dans la gare un bar diffusant le match, afin de chroniquer la première mi-temps dans un tel lieu de passage. Mais, arrivé gare de Lyon, je ne peux que constater l’absence totale du Mondial. Il faut dire que plusieurs restaurants ferment leurs portes tôt, selon un vendeur parce qu’il n’y a pas suffisamment de monde du fait de la grève. N’ayant pas le courage de sortir de la gare pour me poser dans un des bars ou restaurants avoisinants, je suis d’un œil distrait la première mi-temps de Brésil-Suisse sur mon téléphone en dégustant une industrielle salade césar. Mes voisins me questionnent sur le match et le score, mais se désintéressent vite de la rencontre. Je me sens très seul quand je m’exclame devant la beauté de la frappe de Coutinho qui ouvre la marque pour le Brésil. Un peu plus loin, deux hommes discutent de l’évolution du Mondial et du football. Enfin, surtout l’un des deux, qui se scandalise de la place démesurée de l’argent et des télévisions dans le football moderne et tourne en boucle ce discours pendant plus d’une demi-heure.

Installé dans le train, j’envisage de regarder la deuxième mi-temps sur mon téléphone, mais ni le Wifi ni la 4G ne donnent des résultats probants. Miracle, mon voisin, un jeune homme, a les mêmes objectifs, mais pas le même opérateur. Après avoir manqué l’égalisation suisse, nous finissons par obtenir une connexion suffisamment stable sur son téléphone pour regarder ensemble les vingt dernières minutes du match. Nos échanges se limitent strictement à des commentaires sur le match, qui ne semblent pas ravir la jeune fille qui essaie de dormir en face de nous. Dès la fin du match, nous revenons à nos lectures respectives, avant de nous saluer à l’arrivée du train, sans rien savoir l’un de l’autre, sinon que nous ne sommes pas mécontents du point arraché par les Suisses aux Brésiliens. Dans le hall de la gare de la Part-Dieu, une femme voilée donne la main à un petit garçon portant fièrement le dernier maillot de l’équipe de France.

Nicolas Hourcade

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