Si les Français perdent, tu rentres à pied

Santonnières* est un petit bourg de 1 500 habitants, cerné par d’immenses cultures céréalières, sur un plateau de la Somme au niveau de la ligne de front de 1916. À côté de l’église, un imposant bâtiment en brique rouge de 4 étages en forme de U : l’Institut de la Sainte Famille*. Cet ancien orphelinat tenu par une congrégation religieuse est aujourd’hui un foyer de vie géré par une association laïque qui accueille à temps plein 76 adultes dont les capacités intellectuelles ne permettent pas une vie autonome. Je me gare sur le parking du stade de football juste en face du Club des Aînés dont la porte ouverte laisse entendre un accordéon hésitant qui termine « La java bleue » et attaque « Viens boire un petit coup à la maison ». Ici, la fête de la musique a déjà commencé. Je suis accueilli dans le foyer de vie par Caroline, jeune enseignante en activité physique adaptée, embauchée juste après son Master que j’ai encadré. C’est elle qui m’a indiqué l’intérêt des résidents pour les retransmissions de la Coupe du Monde et qui a négocié ma venue auprès du directeur et des éducateurs.

france-pérou foyer

Au rez-de-chaussée, les couloirs des bureaux administratifs sont décorés de quelques guirlandes de drapeaux tricolores. Dans les étages, plusieurs unités de vie ont mis le paquet : drapeaux de toutes tailles et de tous les pays, photos des équipes, abondance de dessins et de ballons de baudruche. À l’entrée du réfectoire, chacun a indiqué son pronostic pour le match du jour en face de son prénom sur une grande affiche. Sans surprise la France est donnée gagnante mais pas toujours : il y a quelques matchs nuls et un improbable 50 à 3 pour le Pérou. Selon la qualité de la calligraphie, on imagine la main d’un éducateur ou celle d’un résident.

Le match est diffusé dans une grande salle qui sert pour les activités manuelles, le théâtre, les spectacles. Poussées le long des murs, les tables sont couvertes de sculptures en terre, de collages… Demain, il y a une kermesse, « la Fête de l’été », un temps fort annuel dans la vie du foyer où ces productions seront exposées. Au centre, une trentaine de résidents sont déjà installés sur des chaises en plastique. Les rideaux en tissu ont été tirés pour créer la pénombre nécessaire au bon fonctionnement du projecteur vidéo fixé au plafond. Une enceinte diffuse les commentaires. Marie-Claude, aide médico-psychologique, est la seule encadrante présente. Elle installe les résidents (les petits devant, les grands derrière), demande à un résident assis sur une table de prendre une chaise et passera tout le match debout sur le côté. Les résidents ne portent pas de maillots de football. Aucun n’est maquillé sauf Jérémy. Il m’explique que c’est son kinésithérapeute qui lui a fait ces bandes tricolores tout autour du visage à l’issue de sa séance.

Derrière moi, Céline m’interpelle :

Hé, comment tu t’appelles ?

Eric et toi ?

Céline. Il y en a plein joueurs de la France qui sont partis. Il y a Zidane, il y a Deschamps…

Deschamps est toujours entraîneur

C’est vrai. On est quel jour demain ?

Vendredi

Le début de la rencontre est morne. Géraldine qui est assise devant, a décidé que le silence était nécessaire pour apprécier le spectacle. A chaque fois que quelqu’un se manifeste, elle ordonne « Taisez-vous », « On écoute » ou bien elle se retourne et cherche le fautif pour lui adresser un « Chut » courroucé. Au bout de dix minutes, elle quitte la salle, sans doute pour se rendre aux toilettes. L’atmosphère se détend. Progressivement, chacun va s’exprimer à sa façon et créer une ambiance sonore singulière qui durera pendant tout le match. De l’autre côté de la pièce, un résident répète toutes les 20 secondes le mot « Ballon ». Derrière lui, une jeune fille vient de s’installer avec un petit sifflet. Elle n’ose pas l’utiliser mais veut le faire quand même. Elle souffle donc dedans doucement en permanence, produisant comme un bruit d’acouphène. Derrière moi, un jeune homme emploie de manière cyclique les mêmes expressions, en décalage avec le jeu. La séquence de base est : « Monte, monte », « N’aie pas peur », « Il n’y a rien, là, il n’y a rien », « Oh, non », « Monte, monte », etc. Le visage d’un joueur filmé en gros plan introduit une rupture : « Il est beau lui ». À son retour, Géraldine ne peut plus rien contrôler.

La belle parade d’Hugo Lloris à la 30ème ne provoque aucune réaction. J’ai l’impression que beaucoup de résidents ont perdu le fil du match. Mais quand les Français se montrent plus offensifs, la salle se réveille. Des « Allez, Allez » montent de toute part, « Allez la France », « Faites une passe à Griezmann ». Le but de Mbappé récompense ces efforts. Tout le monde est debout « Ouais » et entonne le fameux « Po, po, po, po, po, po, po » des supporters.

Je suis assis à côté de Guillaume et Jérémy, deux copains qui font partie de la dizaine de résidents abonnés au stade et qui sont membres de Tribune Sud*, la première association française de supporters handicapés mentaux qui compte une centaine d’adhérents. Jérémy aime dire « La France, c’est mon équipe, Allez mon équipe ». Il me répète un souvenir d’enfance : « Je me rappelle de la coupe du monde de 98. J’avais 5 ans. Je l’ai regardé avec mon père. Deschamps était plus jeune. Hein ? Il était jeune Deschamps ? ». Quant à Guillaume, il m’a été présenté par une éducatrice comme « la bible du sport ». Il lit des magazines de football et suit en permanence les résultats sur son téléphone portable. Il serait capable de donner le maillot jaune de n’importe quel Tour de France. Il suit les grands championnats européens, se tient au courant des transferts, des coulisses des matchs…

À la pause, Marie-Claude sert des bières sans alcool ou du coca-cola, dans des proportions égales. Guillaume teste mes connaissances :

Guillaume : Mon joueur préféré c’est Neymar et toi ?

Moi, c’est Ronaldo.

Guillaume : D’accord, le Brésil n’est pas très en forme en ce moment.

Non, c’est vrai

Guillaume : La meilleure équipe africaine, c’est le Sénégal. Pour toi, ils ont une chance ?

Non, je pense que c’est une équipe européenne qui va gagner.

Guillaume : Ah, peut-être. L’Uruguay, ils sont forts. Tu y crois à l’Uruguay ?

Non, pour moi, ce sera l’Espagne.

Guillaume : Et la Belgique. Attention à la Belgique. Ils sont plus forts que les Espagnols. Cela pourrait être l’année des Belges, si le Brésil ne va pas loin.

Au retour des vestiaires, les routines reprennent. Quelques résidents se font rappeler à l’ordre parce qu’ils n’ont pas assimilé le changement de côté et encouragent le Pérou. Céline a trouvé une bonne blague qui fait rire son entourage : « Eric, si les Français perdent, tu rentres à pied ». À la 60ème minute, un tir français passe au dessus de la cage et on voit le ballon s’engouffrer dans ce qui semble être une sortie du stade. Cela n’a pas échappé à Géraldine :

« Oh, ils sont vraiment nuls, ils ont tiré dans la porte ».

Puis, elle ajoute :

« Ah les Français sont mal partis, il faudrait leur donner un ballon chacun ».

Guillaume désapprouve la sortie de Kylian Mbappé : « C’est n’importe quoi, on va faire match nul si on sort les attaquants. Je suis en colère maintenant ». Puis alors que la caméra passe en revue le banc français et que l’on voit Adil Rami, il se tourne vers son voisin et lui glisse : « Pamela Anderson… Pamela Anderson… », ce qui les fait rire sous cape tous les deux pendant cinq bonnes minutes. À la 80ème, un premier Péruvien reçoit un carton jaune qui est accompagné d’un « Allez, va te coucher », puis un second : « Va te coucher toi aussi ». Les encouragements reprennent, jusqu’à ce qu’un résident qui a peut-être manqué le goûter annonce : « Ce soir, c’est pâtes à la bolognaise ». « Allez les bleus » se transforme alors en « Bolognaise », répété sur le même ton.

Les dix dernières minutes du temps réglementaire voient l’ambiance s’apaiser. La ligne arrière de notre troupe de supporters semble s’assoupir jusqu’à ce que la superbe reprise de volée de Blaise Matuidi fasse naître l’espoir d’un second but. Pendant le temps additionnel, toutes les actions françaises soulèvent tour à tour enthousiasme et déception. Au coup de sifflet final, tout le monde est debout : « Ouais ! ».

Marie-Claude allume la lumière, demande à chacun de ranger sa chaise pendant qu’elle s’occupe du projecteur. Les résidents sortent en silence. Alors que je salue tout le monde, j’aperçois deux résidents plus âgés quitter l’établissement d’un bon pas. Intrigué, je les rejoins sur le trottoir. Ils semblent attendre quelque chose. Quand subitement, deux voitures conduites par des jeunes débouchent à l’angle de l’unique boulangerie en klaxonnant comme pour un mariage, avec des filles assises sur les portières arrière qui agitent des drapeaux tricolores. Premier passage, demi-tour devant l’église, deuxième passage. « Ouais ! » hurlent les deux spectateurs hilares en agitant les bras, trop contents de participer à cette petite célébration rituelle. Du côté du Club des Aînés, c’est calme.

Eric Passavant, Hauts-de-France.

 

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