Portugal-Maroc à Monte Persu : comme un parfum de derby

Il fait chaud. La température dépasse les trente-trois degrés. Bref, enfin un temps de saison. Pour se rendre au bar Portugal*, il faut traverser successivement un quartier presque neuf et une zone industrielle hybride. Dans cette dernière se mêlent entreprises du bâtiment et leurs stocks de matériels tout au long de la voie, des commerces de détails en tous genres, très souvent tenus par des Marocains et des Portugais. L’endroit est peu agréable et semble par endroit à l’abandon. Le bar se trouve en face d’un espace connu sous le nom de « marché arabe » ; en fait, une simple esplanade, plus ou moins plate d’ailleurs, plus ou moins parsemée d’ornières. Là, tous les dimanches de l’année, des commerçants – parfois informels – vendent leurs produits à des prix défiant toute concurrence.

C’est l’un des endroits les moins agréables, non seulement de la ville de Monte Persu, mais aussi de la zone industrielle. La chaleur y est encore plus écrasante, accentuée par l’environnement. Le long du chemin, de-ci de-là, on peut voir un drapeau lusitanien accroché à un balcon, une tenue du Maroc suspendue à un autre. Le bar s’affiche clairement portugais et uniquement dédié au futebol : des écharpes des trois grands clubs et de la sélection nationale ornent les murs. Ici, c’est réellement un morceau du Portugal transplanté en plein centre de la Corse, même l’inscription prévenant les clients que la maison ne fait pas de crédit est écrite dans la langue d’origine.

Cependant, la constitution même du quartier et de ses activités mêlent les deux populations, portugaises et marocaines. On s’y connaît, on s’y côtoie, même si aujourd’hui on se fréquente sans se mélanger. En effet, l’établissement est divisé en deux espaces distincts : d’un côté le bar proprement dit, où se sont installés les Portugais, de l’autre, un ancien commerce d’alimentation où se sont rassemblés les Marocains, les deux communiquant grâce à une cloison abattue. Dans chacun des espaces, une télévision permet de suivre la rencontre, mais alors que, côté bar, la retransmission est celle d’une chaine lusitanienne, côté commerce, il s’agit d’une chaîne francophone. En arrivant, les uns et les autres se saluent et échangent quelques plaisanteries avant de s’installer.

Ce match n’est pas vraiment un match comme les autres. À Monte Persu, plus d’un habitant sur trois est soit Marocain, soit Portugais, avec une certaine prépondérance pour les premiers. Les métiers exercés par les uns et par les autres les font se croiser, entrer en concurrence parfois, et les choses, alors, ne sont pas toujours simples. Dans un contexte social parfois délétère, les premiers ont l’avantage de l’antériorité, les seconds celui d’être Européens. Avec les Italiens, ils témoignent de l’histoire migratoire de l’île.

Côté bar, la salle est pleine. Ambiance populaire d’un bar de quartier de Porto. Public uniquement masculin, à l’exception d’une femme accompagnant son mari revêtu de la tenue de la sélection nationale, et des deux jeunes serveuses ; l’une est Portugaise, l’autre est Italienne. On parle fort. On plaisante pas mal. On fume surtout beaucoup. Sur les tables, des saladiers remplis de glace et de petites bouteilles de bière que l’on a déjà commencé à apprécier. Seuls quelques « inconscients » prennent le risque de commander un café ou de boire de l’eau minérale. La grande majorité des hommes sont des travailleurs des métiers du bâtiment et la plupart, vu leur habillement, viennent tout juste de terminer leur travail et ne sont pas forcément passés chez eux pour manger quelque chose. D’ailleurs, les serveuses distribuent allègrement chips et cacahuètes au compte de la maison. Certainement que des entreprises n’ont pas hésité à libérer leurs ouvriers pour l’après-midi, quitte à rattraper le temps perdu dans les jours à venir. Personne n’aurait voulu manquer ce match malgré l’heure indue.

Côté commerce, l’affluence est bien moindre. Il semble que les Marocains, déçus par le match contre l’Iran, se montrent moins intéressés par la partie, en tout cas ici ; à moins que certains n’aient pu se libérer de leurs obligations auprès de leurs employeurs. Là aussi, seuls des hommes sont installés, à l’exception d’une jeune femme qui rejoint son père en milieu de rencontre. On y boit aussi de l’alcool et on y fume, certes un peu moins, mais sans complexe et les serveuses qui, visiblement, connaissent la plupart des clients de ce côté-ci également, passent d’un espace à l’autre pour prendre les commandes. Autre point commun entre les deux : on ne s’y exprime que dans sa langue maternelle. Seul un vieil homme, le « chibani », attablé au premier rang, ne consomme rien.

Portugal Maroc

La rencontre démarre sur les chapeaux de roue pour le Portugal, dès la quatrième minute l’inévitable Cristiano Ronaldo ouvre le score d’une tête splendide. Explosion de joie côté bar. Silence de mort de l’autre côté. Les conversations ne portent que sur le match et sur le prodige de Madère. Lorsque, torse nu, Hassan rentre dans le bar, tous le saluent et Fernando ne manque pas de le chambrer : « Hassan, tu devrais mettre un tricot du Portugal ! » D’ailleurs, dans la salle, les plaisanteries, y compris sur les joueurs, ne manquent pas et les tournées de bières non plus. Quelques hommes, arrivés trop tardivement, suivent le match depuis le comptoir ; l’un d’entre eux, Pedro, la cinquantaine, n’en oublie pas pour autant de taquiner l’une des serveuses dans un sabir italo-portugais. Tous restent néanmoins concentrés, le Portugal domine et, à chaque action dangereuse de la part des « Blancs », tous réagissent vivement, applaudissent souvent. À la mi-temps, si le score n’a pas évolué, les choses semblent bien engagées pour les coéquipiers de l’enfant de Funchal.

À la reprise, me voilà passé de l’autre côté. Un jeune Portugais, arrivé trop tardivement et n’ayant pas trouvé de place dans le bar, s’est d’ailleurs également installé au milieu des supporters marocains et manifeste clairement ses préférences dans l’indifférence générale. Si le match accapare tous les regards, les conversations ne portent pas que sur la rencontre, s’y j’en juge par les images que consultent mes voisins de gauche sur le téléphone portable de l’un d’entre eux. Devant, le chibani reste concentré, il ne parle que rarement à sa fille qui semble intéressée par la partie même si, ponctuellement, elle converse en français avec l’une des serveuses qu’elle connaît visiblement très bien. Lorsque, vers l’heure de jeu, le gardien portugais détourne remarquablement en corner un coup franc de Ziyech qui ne demandait qu’à prendre le chemin des filets, Hassan et Bachir étaient déjà debout et se prennent la tête entre les mains. Alors que, côté bar, l’ambiance ne retombe pas, côté commerce elle demeure très sobre jusque vers la quatre-vingtième minute. À ce moment-là, sur une action qu’ils jugent litigieuse, deux de mes voisins s’exclament presque en cœur, et en français : « Penalty ! Il y a penalty ! » Mais l’arbitre en décide autrement au grand dam du chibani lui-même.

C’est fini. Le Maroc est éliminé de la Coupe du monde alors que le Portugal, sauf catastrophe, est en huitième de finale. Presque personne ne bouge cependant, ni d’un côté ni de l’autre. Seul le vieil homme, visiblement très dépité, quitte la salle. Dans le bar, la fumée des cigarettes rappelle presque celle des fumigènes. Si le match Portugal-Maroc était bien l’objet de toutes leurs attentions et passions, tous se préparent désormais pour la rencontre suivante, dans une ambiance joyeuse. Comme pourrait presque le dire la serveuse italienne : La notte è giovine [1]

Didier Rey, Corse.

 

[1] La nuit sera longue.

  • Le nom des lieux a été modifié.
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