Le Japon sans le son

Mardi 19 juin. Colombie-Japon.

C’est pressé par le temps que je fais mon entrée au Maryland*, dont je n’aurais sans doute jamais poussé la porte si le City Foot* où je pensais initialement aller voir le match n’avait pas été privatisé pour la journée, et si un bar-PMU voisin, où j’avais assisté à quelques rencontres du Mondial 2014, n’avait pas fait le choix de privilégier la retransmission des courses hippiques du début d’après-midi. Situé en bordure d’un boulevard très fréquenté, à quelques centaines de mètres du périphérique mais dans une des communes les plus pauvres d’Île-de-France, le Maryland*, bar-bureau de tabac, sert aussi de point de vente pour la Française des Jeux. L’entrée principale permet d’accéder rapidement, sur la gauche, à la caisse du bureau de tabac. Celle-ci est prolongée sur une petite dizaine de mètres par un comptoir à l’ancienne, dénué de tabourets et sur lequel prennent principalement place des cafés et des verres d’eau. Derrière le comptoir, la jeune serveuse a l’air fatiguée. Seule femme présente dans la partie café, on devine à son accent qu’elle est originaire d’Europe de l’Est. Derrière elle, une banderole offerte par la Française des Jeux relie les drapeaux de seize pays participant au Mondial.

Tout au fond du bar à droite, un écran retransmet la rencontre qui oppose la Colombie au Japon, mais sans le son, auquel les tenanciers préfèrent visiblement une compilation de dance tout droit sortie des années 1990. Le match vient de commencer au moment où je m’installe au comptoir, rejoignant trois autres téléspectateurs. Tous debout donc : un petit homme grisonnant, à qui je donne environ 60 ans, et qui a l’air d’être de sortie de l’hôpital voisin puisqu’il trimballe une poche d’eau au chlorure de sodium, reliée à son corps en intraveineuse via un tube en plastique. Il ne dira pas un mot de la première mi-temps sauf pour demander un verre d’eau (« Madame, tu peux me donner un verre d’eau ? ») et sortir un bon moment pour fumer un cigarillo. Les deux autres, l’un a la peau noire et l’autre « de type nord-africain » – comme disent les autres – doivent être au milieu de la vingtaine et sont habillés en jogging et T-shirt. Le bar leur sert visiblement de centre de rechargement pour leur portable, et ils passent la première mi-temps entre le comptoir (un peu), la terrasse qui sépare le bar du boulevard (un peu plus) et la rue (beaucoup). Un court débat entoure le penalty sifflé en faveur du Japon : « Il y a trop de penaltys dans cette coupe du Monde ! ». Kagawa transforme, et les deux jeunes hommes se mettent d’accord sur le fait que le Japon est fort cette année, et que la Colombie aussi. De leur échange ressort une certaine distance vis-à-vis des deux équipes, mais aussi du respect et une forme d’admiration pour les joueurs.

Au quart d’heure de jeu, deux hommes entrent pour prendre connaissance du score, et sont surpris de constater que le Japon mène 1 à 0. Ils restent quelques minutes debout à regarder, puis s’en vont. A mon tour d’être surpris quelques minutes plus tard en les retrouvant à mes côtés au comptoir, je ne les ai pas vus rentrer. Je leur demande en anglais s’ils viennent d’Inde, et ils me répondent que non, qu’ils viennent du Bengladesh. Ils me demandent à leur tour d’où je viens, et alors que je réponds « From France », ils me demandent si je suis vraiment français. J’acquiesce, et ils persistent : « Papa ? Maman ? ». Oui, oui. Ils ont l’air surpris, me disent qu’ici ils ne rencontrent que des originaires de Tunisie, d’Italie, d’Espagne, du Portugal… Mais pas de France. Ils restent pour voir la fin de la première mi-temps et s’offrent un café, puis quitteront les lieux à la pause.

Au bout d’une demi-heure de match environ, un message nous informe que le téléviseur s’éteindra dans 60 secondes si personne ne daigne appuyer sur une des touches de la télécommande. Ce qui finit par arriver, alors que nous sommes quatre devant l’écran à ce moment précis. Aucun d’entre nous ne bronche, mais au bout d’une trentaine de secondes, le patron intime à la serveuse, d’un ton de reproche, de rallumer. Alors qu’il n’y a plus de clients du côté du bureau de tabac, il se lance dans une brève discussion avec deux quarantenaires qui viennent d’arriver pour la fin de la première mi-temps, et qu’il connaît manifestement assez bien :

Client 1 : « Tu sais quoi, mon patron est parti en vacances à Monaco »

Patron : « Pour aller à Monaco il faut être vraiment riche, pas un faux riche ! Moi d’abord je rachète la Tunisie, et après je prends des vacances »

Client 2 : « Wallah, les Tunisiens ils ont fait n’importe quoi hier (NB : contre l’Angleterre, défaite 1-2 en toute fin de match) »

Patron : « Oui, on aurait pu faire un nul… On aurait pu faire un beau (il insiste) nul ».

Client 1 : Ils ont joué avec la peur.

Je profite de la mi-temps pour aller m’asseoir quelques minutes sur la terrasse, et tenter de prendre des notes en essayant d’être discret. Je sens bien que ma présence est incongrue, et que je pourrais facilement être soupçonné de travailler pour la police. Je laisse donc mon carnet de notes au chaud dans mon sac, et préfère m’envoyer un mail, en me disant que les GAFA auront au moins ajouté une corde à l’arc méthodologique des ethnographes.

Le match reprend et je me retrouve seul au comptoir avec mon petit voisin taciturne. Au final, je serai le seul à avoir assisté à l’intégralité du match debout face à l’écran, alors que beaucoup de clients vont et viennent, ou ne restent que pour un laps de temps limité. Peut-être l’absence de son facilite-t-elle les allées et venues, en n’accordant pas au match la même importance que si les bruits de la foule et les interventions plus ou moins sagaces des commentateurs nous parvenaient.

Mais une scène pour le moins marquante me fait sortir de ma torpeur. Vers la 60e minute, mon petit voisin se dirige de nouveau vers la terrasse, en vue d’y fumer un second cigarillo. Il semble avoir oublié sa poche d’eau, qui tombe au sol malgré mes avertissements inquiets et ceux d’un jeune homme qui nous a rejoints quelques minutes auparavant, et qui se précipite pour la lui ramasser et défaire le nœud qui s’est créé autour de sa jambe avec le petit tube en plastique de la poche. Le petit homme a l’air en état de choc, nous remercie et s’excuse :

« J’ai perdu la mémoire ». « C’est le match, j’étais dans le match, j’ai oublié que j’avais la poche ».

C’est difficile à croire mais il semble avoir oublié, l’espace de quelques minutes, qu’il était hospitalisé et qu’il trimballe une poche d’eau reliée à son corps.

Reprenant peu à peu ses esprits, il m’explique que dans sa chambre d’hôpital il n’a pas accès à BeIn Sport. Il paie déjà 15 euros par semaine pour avoir TF1 et quelques autres chaînes, ce qui lui permet de suivre un certain nombre de matchs de la Coupe du Monde, sa « passion ». Heureusement, l’hôpital ne fait pas de difficultés pour le laisser sortir voir les autres matchs au café, même s’il préfère le confort de sa chambre et les matchs « gratuits ». Maintenant que la conversation est engagée, il me fait part de sa théorie sur les Coupes du Monde, élaborée après de nombreuses années de suivi attentif (« Moi je connais bien la Coupe du Monde ») : les équipes qui vont bien jouer dans les rencontres à élimination directe restent « cachées » au premier tour. Il m’affirme par ailleurs que la France peut gagner cette année, mais que Deschamps ne le mérite pas : « Il faudrait l’entraîneur d’Auxerre, là… ». Alors qu’il cherche son nom un bon moment, je lui demande circonspect s’il pense à Guy Roux ? « Oui, lui il est très professionnel ». Suite à ces préconisations, il me quitte poliment pour aller s’installer sur un fauteuil situé sur la terrasse, dans l’axe de la télévision. Il consacrera les vingt minutes suivantes à fumer avec délice son cigarillo.

Un nouveau client arrive vers la 70e minute, et commande un demi. Agé d’une petite cinquantaine d’années, il porte des lunettes de soleil et a un bras dans le plâtre. Arrivé alors que le score est toujours d’un but partout, il se réjouit de voir que le Japon prend le dessus dans le jeu et se procure des occasions. Il m’explique avoir parié de l’argent sur une victoire du Japon, et explose de joie quand Osako trompe de la tête le gardien colombien : « Oooooooooooh ! Buuuuuuuuuuuuut ! ». Radieux, il me confiera pourtant à la fin du match qu’il préfère la Colombie, et qu’il espère que celle-ci se qualifiera en huitièmes de finale. Comme beaucoup d’autres téléspectateurs sans doute, mon nouveau voisin de comptoir n’est pas venu dans le but de supporter une équipe, ni vraiment pour apprécier un spectacle, mais parce qu’il a effectué un investissement risqué, dont il espère qu’il se montrera rentable. Rasséréné par ce second but, il interpelle la serveuse pour lui demander d’effacer le petit tableau « Parions Sport » qui trône au milieu du bar, sur lequel figurent encore les noms de l’Angleterre et de la Tunisie, et le pronostic erroné d’une victoire de cette dernière. « Ça me fait mal au cœur de voir ça ». Il m’explique qu’il est d’origine tunisienne, et que la victoire des Aigles de Carthage, ou même un match nul, lui aurait remonté un peu le moral. Montrant son plâtre, il dit avoir été bien triste après la victoire sur le fil des anglais.

Le match se conclut dans l’indifférence générale, en dehors des gestes de victoire du dernier arrivé. Du côté du bureau de tabac, un client interpelle le patron juste avant mon départ, pensant encore à la rencontre d’hier : « Ah là là, la Tunisie hier c’était dur ».

Clément Rivière, en Seine-Saint-Denis

*Noms modifiés

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