La déception de Toufik

J’ai rejoint Toufik qui me cherchait sur la terrasse du bar. On s’était appelés dans l’après-midi pour fixer le lieu de rendez-vous. Toufik, c’est le père de Malek, un jeune joueur de l’équipe des U8 de l’Étoile Fréjus Saint-Raphaël, qui joue avec mon fils Alexis. On est souvent ensemble lors des tournois de nos enfants, comme ce samedi au Five où nos garçons ont échoué en demi-finale. Toufik, c’est aussi le père du gardien de la sélection nationale de Tunisie, Mouez, ancien joueur de l’OGC Nice, actuellement à la Berrichonne de Châteauroux. Il est l’un des neuf bi-nationaux alignés ce soir pour affronter l’équipe d’Angleterre du sélectionneur Gareth Southgate. En effet, neuf joueurs Tunisiens sont nés en France, certains ont même porté le maillot tricolore (comme Mouez, gardien de l’équipe de France Espoir, qui compte 14 sélections, dont une finale de championnat d’Europe U 19 en 2013). C’est lui qui a fait l’actualité des matchs amicaux des Lions de l’Atlas en feignant des blessures pour pouvoir rompre le jeûne avant la fin du match.

Mais, ce soir, c’est l’entrée en compétition pour Toufik et ses collègues. Ils sont une dizaine de Tunisiens dans le bar. Quand nous arrivons, tous connaissent Toufik qui a longtemps habité au quartier. Ma présence les intrigue, je suis le seul à ne pas être un habitué du lieu. Autour d’un thé ou d’un kahwa, on discute du match de l’après-midi entre la Belgique et le Panama, les autres équipes du groupe G. Plus le début du match approche, plus je sens la tension monter et Toufik se crisper. On écoute Humat Al Hima (l’hymne national tunisien) dans le calme. Lhassen, le patron, intervient pour bricoler son vieux home-cinéma qui crachote de temps en temps. Le bar s’est rempli, on doit être une trentaine dans vingt mètres-carré, uniquement des hommes. « On est serré comme au stade chef, ça va le faire » me dit mon voisin. Nous sommes assis sur des chaises, toutes différentes, autour de petites tables rondes défraîchies. Le coup d’envoi est donné sous les applaudissements de la salle, ponctué par quelques « inch Allah ». Il me sera impossible durant tout le match de comprendre les interventions de chacun, ici tout le monde s’exprime en derja, « l’Arabe » parlé par les Tunisiens. Toufik me fait quelques traductions et s’inquiète à la première relance manquée de son fils.

À la douzième minute, alors que les Anglais viennent d’attaquer et de provoquer les cris des supporters contre leurs propres défenseurs qu’ils semblent juger trop tendres, le boucher du quartier entre dans le bar et s’étonne de voir tous ces hommes face à l’écran. Il n’était pas au courant que les Aigles de Carthage, nom donné à la sélection tunisienne, jouaient ce soir. À chaque intervention de Mouez, toute la salle applaudit. Un peu avant la dixième minute, Toufik s’inquiète quand son fils se plaint de l’épaule, la même que celle qui l’a tenu éloigné des terrains cette saison durant quelques semaines. Quelques minutes plus tard, Mouez sort une tête de Stones qui filait dans le but mais ne peut rien face à la reprise à bout portant de Harry Kane qui ouvre le score pour la sélection anglaise. Toufik reste sans voix, mes voisins s’en prennent aux défenseurs qui sont restés sans réaction et ont laissé Mouez seul face aux attaquants. Toufik semble avoir compris que l’épaule de Mouez ne le laissera pas tranquille et trois minutes plus tard, Mouez doit quitter ses partenaires en pleurs, il ne peut plus continuer. Dans le bar, chacun observe Toufik du coin de l’œil, dont le téléphone ne cessera quasiment plus de sonner ou de vibrer jusqu’à la fin du match. Très vite, il sort du bar pendant quelques minutes pour téléphoner à sa femme et la rassurer. Sans leur dernier rempart qui réalisait un excellent début de match, les supporters tunisiens sont de plus en plus inquiets, d’autant que les Anglais se font de plus en plus menaçants. On applaudit la frappe de Sassi, l’attaquant, tout comme on applaudit les jeunes supportrices tunisiennes que le réalisateur montre à l’écran.

À la 32e minute, c’est l’explosion, l’arbitre vient de siffler un pénalty pour la Tunisie. On crie, on reproche à l’arbitre de ne pas mettre un carton rouge au défenseur anglais, coupable de la faute. Le calme a à peine le temps de retomber que Sassi prend sa course d’élan, rythmée par les cris de mes voisins. Tout le monde se lève, la Tunisie vient d’égaliser contre le cours du jeu, redonnant un peu le sourire à Toufik. Les Anglais continuent d’attaquer et la peur ne quitte plus la salle du bar. Lhassen, le patron, n’ose même pas venir débarrasser les tables. Des dernières critiques pleuvent sur les défenseurs puis l’arbitre siffle la fin de la première mi-temps.

Je profite de la pause pour discuter avec mes voisins. Nombreux sont ceux qui sont sortis sur la terrasse pour discuter. Toufik est inquiet, il m’apprend que Mouez l’appelle tous les jours depuis la Russie pour le rassurer et qu’il lui a trouvé des billets pour le match contre la Belgique. Il est rare dans l’histoire de la Coupe du monde qu’un gardien se blesse, surtout aussi tôt dans le match. La dernière fois qu’un gardien de l’équipe de France s’était blessé en phase finale de Coupe du Monde, c’était Jean-Paul Bertrand-Demanes qui avait heurté son poteau le 6 juin 1978 contre l’Argentine et avait été remplacé par Dominique Baratelli. J’apprends à Toufik que le premier gardien de l’équipe de France à avoir quitté la pelouse et laissé ses partenaires était Georges Crozier en 1905 dans un match contre la Belgique ; ce dernier devait prendre son train pour rentrer à la caserne, il effectuait alors son service militaire. Toufik me sourit mais je vois qu’il est préoccupé.

Mes voisins sont un peu plus bavards lors de la pause. « C’est pas facile, si on fait match nul, ce sera déjà bien » me lance Mohamed, ouvrier en bâtiment d’une quarantaine d’années. « Ils ont tout donné en première mi-temps, il faut tenir encore quinze minutes et après tout est possible », me confie Sassi, trente-huit ans, qui tient un petit commerce dans le quartier et qui passera tout le match à se lisser la barbe pour évacuer son stress. Alors que ma présence les intriguait au début du match, ils acceptent tous de poser pour une photo souvenir, aucun ne veut être exclu du cliché. Un client entre, lance à tout le monde « ils vont gagner, t’inquiète », puis repart, les autres n’en sont pas persuadés.

angleterre-tunisie

Le match reprend, beaucoup n’ont pas encore repris leur place, ils reviennent les uns après les autres. Mon voisin de droite, Mohamed, se prend la tête entre les mains à la moindre occasion anglaise. À chaque intervention de Ben Mustapha, le gardien remplaçant, toute la salle applaudit, comme pour se rassurer car la défense tunisienne laisse paraître des signes de faiblesse devant les accélérations des joueurs anglais, et ce, depuis le début du match. Toufik est inquiet : pour Mouez d’une part qui vient de réapparaître sur le banc avec le bras en écharpe, et d’autre part, il craint un pénalty de compensation. Mohamed, un peintre en bâtiment d’une quarantaine d’années, appelle aux changements pour apporter de la vitesse dans le jeu, son voisin le calme en lui faisant comprendre qu’il faut tenir comme ça, qu’il ne faut rien changer pour l’instant pour éviter de déstabiliser l’équipe. Le patron et son fils s’affairent sur la terrasse, visiblement le match ne les passionne pas. On vient de passer l’heure de jeu, la pression anglaise a un peu baissé, mais pas le stress de mes voisins, comme sur ce coup-franc de Trippier. Le patron vient nous voir pour nous annoncer qu’une Clio blanche gêne la circulation, mais ce n’est pas le moment de déranger les supporters, personne ne semble concerné par cette demande. De plus en plus, la salle râle à chaque passe en retrait, tous préfèreraient voir le ballon devant la surface anglaise que dans leur propre camp. Toufik s’approche de moi et me dit : « Il va falloir tenir le coup, mais ça va être dur, ils commencent à être fatigués ». Sassi, assis à ma gauche, ne parle plus, il ne lâche plus sa barbe, on peut lire l’inquiétude sur son visage avant le coup-franc de Young à la quatre-vingtième minute. Le ballon s’envole, la salle applaudit et se met à rire, suite au gros plan du réalisateur sur l’appareil dentaire du gardien Ben Mustapha. Trois minutes plus tard, Khazri est remplacé, il cherche un co-équipier à qui donner le brassard. Mon voisin se lève et crie pour réclamer le capitanat, la salle se détend pour quelques instants.

Toufik est à nouveau au téléphone, il parle avec l’agent de Mouez qui essaie de le rassurer. Une phrase revient sans cesse quand la défense tunisienne prend des risques pour relancer proprement. Toufik m’explique que tout le monde veut que les défenseurs dégagent le ballon. Alors que toute la salle semble tenir le premier point de la Tunisie dans ce groupe G, Kane vient tromper de près Ben Mustapha. La déception s’empare de tout le monde. La moitié de la salle part sans même attendre le coup de sifflet final. Quant aux autres, ils ne comprennent pas pourquoi le défenseur n’a pas dégagé plus tôt. Toufik a besoin de rester seul dans son coin pendant quelques instants, avant de payer les pizzas pour ceux qui sont restés. On refait le match dans le calme pendant quelques minutes. J’évoque la peine qu’ont eu les défenseurs à ressortir proprement le ballon. Pour eux, c’est aussi une question de pression. Les joueurs leur ont paru inhibés, dominés par l’enjeu de ce premier match. Toufik insiste sur le fait que les défenseurs laissent trop souvent le gardien seul face aux attaquants. En sortant du bar Saada, je rencontre Aziz, le père d’Adam, un autre coéquipier de mon fils Alexis. Aziz est Marocain, il s’étonne de me voir là : « Ça va Laurent, qu’est-ce que tu fais là ? Tu étais avec les darons ? ». Lui a suivi une partie du match sur la terrasse du snack à côté, ambiance chicha et supporters grimés. « C’est normal, les Anglais étaient plus forts. Et pour nous, ça va être durs. C’est pas grave, on supportera la France en huitième » me dit Aziz.

Laurent Bocquillon, Côte d’Azur.

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