Umtiti, il est pas sérieux les amies !

Samedi 16 juin. Onze jeunes femmes âgées de 19 à 36 ans se retrouvent dans la maison de famille de l’une d’entre elles, à la campagne en Haute-Loire. Toutes ont une activité rémunérée dans des domaines variés (social, sport, enseignement, santé, sécurité et petite enfance). Six d’entre elles ont des enfants. Elles ont en commun une passion débordante pour le football, sport qu’elles pratiquent toutes en club, au sein de la même équipe féminine, pour certaines depuis plus de quinze ans. La plus jeune, Charlotte, n’était pas encore née en 1998. Alors que, pour la plupart des autres jeunes femmes, cette année reste une référence.

« Quand on n’a pas connu 98, on a raté sa vie ! » lance Alice ironiquement.

Les autres acquiescent par des hochements de tête et des haussements de sourcils. Charlotte rétorque avec un large sourire : « oui mais je me souviens bien de 2006 ! ». Elle est d’origine italienne… Personne ne relève. Le ton est donné ! Le football est bien un sport d’opposition – voire d’affrontement – et ce, pas seulement sur le terrain. Regarder la coupe du monde avec des ami(e)s de nationalités ou d’origines différentes c’est aussi, d’une certaine manière, s’engager dans une forme de joute verbale ludique.

Il est 11h. Le soleil est au rendez-vous dans ce coin de campagne, chacune vaque à ses préparatifs. Certaines se parent en effet pour la circonstance, revêtant un maillot ou une veste de l’équipe de France. Des drapeaux, des cœurs et d’autres inscriptions bleu blanc rouge sont appliqués au maquillage sur les joues des unes et des autres. Le coup d’envoi du match approchant, chacune commence à prendre place dans la petite cuisine où est installée la télévision. Des photos de famille et divers petits objets rapportés des voyages faits par les grands-parents décorent la pièce. L’ambiance est pour l’instant mise par Agathe qui a apporté un Vuvuzela en plastique, bleu, blanc, rouge, dans lequel elle souffle avec amusement. Si elles sont plusieurs à avoir déjà regardé Portugal-Espagne la veille, pour la plupart d’entre elles, la Coupe du monde commence véritablement aujourd’hui, avec le match des Bleus. Cependant, l’engouement pour l’équipe nationale est mitigé dans ce groupe de jeunes femmes. Certaines sont supportrices ultras et sont, en effet, beaucoup plus engagées pour les matchs de leur club de cœur : l’ASSE. L’attrait pour le match des Bleus est donc, pour elles, essentiellement sportif et dicté par l’envie de voir du beau jeu. Pour d’autres, l’attrait est aussi lié au fait qu’il s’agit d’une compétition internationale. C’est d’ailleurs, en partie, au moment de la Marseillaise que se distinguent les engagements : quand certaines sont debout à chanter, d’autres s’abstiennent voire discutent. Puis toutes se concentrent sur le petit écran pour le coup d’envoi. Un premier chant est lancé « Allez les Bleus ! ». Les premières bières sont ouvertes, les premiers verres servis et toutes trinquent à ce premier match des Bleus, l’œil concentré sur les premières actions.

L’heure du match se prête idéalement au partage d’un apéritif conséquent. Sur la table, gâteaux salés, bières fraîches, Ricard, whisky, vodka, rhum, coca et jus de fruits sont en libre-service. L’ambiance est très festive, le ton est décalé à l’image d’Erika qui imite Johnny à plusieurs reprises dans une envolée lyrique et ironique : « Allez les Bleus, on est tous ensemble ». Les remarques plus sérieuses et footballistiques de certaines sont recouvertes par intermittence des bruits du Vuvuzela auquel l’une après l’autre s’essaie… Les rares actions des Bleus donnent lieu à des espoirs manifestés par des « Allez, Allez !!! », enjoués les mains ouvertes prêtes à applaudir, le corps alerte, prêt à sauter, mais ces espoirs sont presque toujours ponctués de lourds soupirs dus aux frappes non cadrées, aux actions qui n’aboutissent pas. Bref, le début de match est vécu comme une grosse déception. « Et ben s’ils jouent comme ça contre l’Australie, ça ne présage rien de bon pour la suite » lance Emma d’un ton dépité. « C’est sûr [renchérit Bérénice], tu vas voir que ça va encore être une blague cette coupe du monde ». Quelques bières plus tard, l’ennui s’installe, l’ambiance se dissipe. Certaines sortent fumer sur le balcon. Comme si cela ne suffisait pas, la télévision se met à dérailler, l’image saute, s’arrête, crispant les téléspectatrices qui se relaient pour trouver une solution : on décale un peu la télévision, un peu l’antenne, « attends, stop, ne bouge pas… ah non ça recommence », une autre essaie, re-décale l’antenne. Finalement, on s’aperçoit qu’en laissant la main sur l’antenne cela stabilise l’image. Une fille reste donc le bras en l’air et la main posée sur l’antenne perchée sur un placard : « c’est une question de fluides » s’exclame avec un large sourire Agathe ! D’autres relaient la courageuse pendant tout le match puisque les rares tentatives de lâcher l’antenne se soldent systématiquement par un échec.

Enfin un tir ! Mais toujours pas de but. Cela relance un peu le groupe et notamment les supportrices de Griezmann qui entonnent : « Grisou il a tiré ! Grisou il a tiré ! ». Et puis, de nouveau plus rien, et même pire, des actions australiennes qui manquent de finir au fond des filets des Bleus, laissant exprimer la frustration de certaines : « Non mais c’est une blague ! On ne va quand même pas prendre un but de l’Australie ! ». L’ambiance festive est un peu retombée, laissant place à des visages dubitatifs, presque inquiets et surtout à une grosse déception : « Quel match pourri ! ». La mi-temps est donc douloureuse. Et même si le groupe d’amies est surtout là pour partager un moment convivial et festif, les sourires ont bien disparu des visages.

La reprise s’annonce laborieuse ; « on va pas y arriver », « j’ose même pas imaginer les autres matchs contre des équipes qui savent jouer au ballon ». Puis, enfin, le soulagement : la glissade de Griezmann, les plus engagées se lèvent précipitamment en criant « oh, y’a faute là ! », d’autres sont sceptiques, quelques secondes de doute où chacune maintient sa position « y’a faute », « pas sûr, il a bien plongé », s’enchaînent alors le coup de sifflet de l’arbitre, le pénalty accordé et… le but ! « Grisou il a marqué ! Grisou il a marqué ! » s’exclament alors la plupart des jeunes femmes en sautant dans la cuisine, certaines se tapant dans les mains ou se serrant dans les bras. « Enfin ! » lancent d’autres, plus calmes et restées assises. Et puis l’incompréhension, quatre minutes seulement après l’euphorie : « Mais n’importe quoi, mais il est trop bête ! » lancé à l’encontre de Samuel Umtiti.

« Il est pas sérieux, personne ne joue au foot comme ça ! Tu sautes pas en levant la main comme ça, quel crétin ! » s’exclame Bérénice en mimant le geste : « Sérieux, t’en vois beaucoup des gens qui sautent la main comme ça au foot ?!!! ».

L’Australie égalise : « C’est franchement un match pourri ! ». « Tu parles d’une entrée dans la Coupe du monde ! »,  « j’espère qu’ils ne vont pas jouer comme ça tous les matchs parce que ça va pas être beau à regarder ». Toutes se sont rassises, l’écran continue de se brouiller ajoutant de l’énervement à certaines déjà tendues par le jeu bien pauvre produit par les Bleus… et par le but encaissé.

L’entrée de Blaise Matuidi divise le groupe: « je ne sais pas pourquoi il ne fait pas rentrer Giroud, c’est pas sur les côtés que y’a un problème ! » fait remarquer Caroline. D’autres y croient et pensent que cela va donner un souffle nouveau. Malheureusement, l’ennui reprend. Et les regards sont de moins en moins concentrés sur le match. On cherche d’autres sources de divertissement : « Ils ont mis l’ombre du mauvais côté, on ne voit rien ! On sait pas comment enlever l’ombre du terrain ! » s’amuse Emma. Même les caméramans semblent s’ennuyer filmant les tribunes. « Regarde-moi ce paquet de mastres avec leur perruque ! » lance Bérénice à l’attention de Tess, laissant ressurgir un soupçon de mentalité ultra. Les Ultras sont, en effet, très critiques envers les déguisements de certains supporters lambda.

Enfin, l’inespéré se produit à la 81e, un deuxième but avec pour passeur décisif Olivier Giroud, confortant ainsi celles qui auraient souhaité le voir entrer plus tôt sur le terrain.

Le match terminé, les soupirs de soulagement d’avoir évité le pire se mêlent aux mines déçues. La télévision est vite éteinte, le match peu débriefé et rapidement oublié, place au barbecue à l’extérieur !

Bérangère Ginhoux, Rhône-Alpes.

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