Welsh, salade et « match de merde »

France-Australie. samedi 16 juin, dans une ville moyenne au Nord de Paris. Il fait beau. Le festival annuel de spectacles de rue a débuté hier pour trois jours. Tous les ingrédients sont réunis pour qu’il y ait du monde en ville. Arrivé au niveau des trois café-restaurants de la place centrale qui ont installé une télévision, j’entends deux hommes entonner à tue-tête une Marseillaise particulièrement fausse. Les terrasses sont fréquentées mais pas bondées.

Le Madison* est au diapason : quelques tables sont encore libres au coup d’envoi. Il y a une trentaine de personnes, en grande majorité des jeunes de 20 à 35 ans. La salle continue à se remplir au cours de la première mi-temps tandis que d’autres sortent pour fumer. Franck est seul au bar et il ne manque pas de travail puisque tout le monde commande des plats sur la petite carte que le Madison propose le midi : croque-monsieur, une dizaine de salades, un welsh réputé, le plat traditionnel du nord constitué d’une tranche de pain grillé recouvert d’un mélange de bière, cheddar et moutarde. Une cuisinière œuvre derrière le comptoir.

France-Australie au Madison 2

La salle n’arbore aucune décoration supplémentaire pour l’occasion, contrairement aux bars de la place qui ont accroché partout des guirlandes de drapeaux tricolores. Seuls trois hommes portent un maillot de l’équipe de France. Personne n’est maquillé.

Au bar, un habitué se fait chambrer parce qu’il porte un pantalon de jogging siglé PSG :

Et Franck, tu laisses rentrer ça ? »

- C’est parce que je sors de chez moi. Je bois une bière et à 15 heures, je suis de mariage à la cathédrale

- C’est un mariage de bourgeois où tu vas ! » renchérit l’autre.

Le public compte un bon tiers de femmes mais les tables ne sont pas mixtes. Il y a trois tables occupées uniquement par des femmes, une table où je reconnais un interne en épidémiologie et sa compagne, au bar un couple avec ses deux enfants d’une dizaine d’années. Toutes les autres tables sont uniquement masculines. Les hommes commentent plus bruyamment (« ouh ! »), sont plus démonstratifs (ils lèvent un bras en reculant le buste en arrière). Lorsque le but français est menacé, ils sont les seuls à se lever. Les femmes participent aussi, elles ne sont pas passives, mais plus discrètes.

Depuis ma place sur la banquette centrale au fond, j’observe une séparation symbolique nette de la salle en deux. A ma gauche, côté terrasse, les clients occasionnels. Ceux qui arrivent encore disent un bonjour collectif et s’installent à une table libre. A ma droite, au bar et sur la première rangée, les habitués. Chaque nouveau fait la bise à tous les autres et va chercher une chaise pour s’asseoir à une table déjà occupée. Cette division n’est pas sexuée. Une table à droite est constituée de trois jeunes femmes dont deux sont des étudiantes en STAPS. Il n’y a qu’un seul client tout seul. Il est au fond à gauche et il a la cinquantaine.

L’ambiance est conviviale mais pas débridée. Chacun discute de choses et d’autres, avec les personnes à sa table, de manière privative. Les conversations sont interrompues par le déroulement du match, regardé avec distance et retenue. Devant, côté gauche, deux étudiants en médecine échangent leurs expériences de bloc opératoire en pédiatrie et impressionnent un troisième non médecin avec une anecdote à propos d’un bébé prématuré. Sur la banquette, côté droit, quatre garçons de 25-30 ans évoquent le Festival des Vieilles Charrues, le coût comparé des vacances en juillet ou en août.  Ils discutent longuement du calendrier de l’équipe de la ville et plus particulièrement de la position des gros déplacements à Paris, Lyon et Marseille. Les tables ne discutent pas entre elles. Seule la faute sur Griezmann qui conduit au penalty soulève une polémique vite éteinte avec l’évolution du jeu et le second pénalty : « Qu’est-ce qu’il fait avec sa main en l’air ? ». Le but de Paul Pogba entraîne des rires et quelques commentaires ironiques : « Belle passe », « Bon, on ne reviendra pas sur l’intérêt de l’arbitrage vidéo ».

Le choix tactique de Didier Deschamps de changer en seconde mi-temps une partie de sa ligne d’attaque soulève quelques commentaires circonspects. Franck annonce : « Moi, je veux Jean-Pierre Mantoux* comme coach ». C’est l’entraîneur de l’équipe de la ville considéré comme l’artisan de la montée en Ligue 1. Dans le temps additionnel, il conclut d’un définitif :

« Et voilà un beau match de merde ».

Le coup de sifflet final ne suscite pas d’enthousiasme particulier. Deux femmes proches de la terrasse applaudissent timidement et s’arrêtent au bout de quelques secondes quand elles constatent que personne ne les suit. La plupart des clients se dispersent en ville, sauf quelques habitués qui finissent leurs bières au bar et sur la terrasse. L’équipe de France n’a vraiment pas convaincu.

Eric Passavant, Hauts-de-France

NB: Les termes marqués d’un astérisque (*) ont été changés pour respecter l’anonymat des lieux et des personnes.

 

 

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