Poutine a dit

13H45 au café de la Place* : le déjeuner est sur le point de se terminer. La salle compte une dizaine de clients, principalement des femmes assises aux tables dédiées à la restauration. Mon premier regard se tourne vers la télévision qui est alors éteinte. Monica*, la patronne, se tient au comptoir et discute avec une cliente. Elle me fait comprendre en un regard, un mouvement de tête, et une phrase dont la formulation m’échappe, qu’elle ne mettra pas le match en ce début d’après-midi, mais que Portugal-Espagne devrait être sympa ce soir. Habitué aux matchs de coupe d’Europe durant la saison dernière, je suis identifié comme un amateur de football télévisé. Il arrive même que Monica m’informe de la retransmission d’un match dont j’ignore l’existence, comme ce fameux France 98-FIFA 98 que j’ai regardé presque contre mon gré. Mais ce 15 juin, exclu de mon terrain d’observation avant même le coup d’envoi d’Égypte-Uruguay, je dois trouver une alternative. Je m’empresse alors d’aller sur mon terrain de repli, un petit bar du quartier voisin, situé dans une rue reliant deux boulevards parisiens. Ce café de repli, que l’on dénommera Le Refuge*, est composé d’une salle de 4 tables de 4 places et de 4 tables de 2 sur la droite de la porte d’entrée, et un vieux comptoir en zinc sur la gauche en entrant. La télévision est installée à la jonction de ces deux espaces. Tous les clients de la salle ou du comptoir ont la possibilité de regarder l’écran du téléviseur. Cette salle principale est complétée par une petite cour intérieure et une salle de restauration, dont l’accès s’effectue par une porte extérieure. Y sommeille un écran géant qui s’allume lors de certains événements sportifs, comme à l’occasion de l’épopée européenne de l’AS Monaco, que j’avais partiellement suivie en ces lieux l’année dernière.

À mon arrivée, le match vient tout juste de débuter. Il y a deux hommes au comptoir, Michel et Jean-Pierre ainsi que le patron, originaire du Cantal qui a repris l’affaire il y a 18 ans. Il affiche une grande douceur, comme le tarif du café (1 euro). Si la clientèle peut atteindre fréquemment plusieurs dizaines de personnes lors des rencontres du soir, le match de 14 heures entre l’Uruguay et l’Égypte, un jour de semaine, est forcément très calme au café du Refuge. Les auréoles des verres de vin et des tasses à café qui tapissent les tables en formica suggèrent qu’il y eut salle comble pour le service du midi, qui tourne en moyenne à 50 couverts d’après le patron. D’ailleurs, avec ses deux employés, il s’active à redresser la salle. Alors que la cuisinière Brigitte* et sa commise Jessica* passent le balai et la serpillère, le patron range les verres et passe un coup d’éponge javellisée sur les tables, tout en regardant le début du match et en discutant avec clients dont moi qui suis installé sur une des tables de la salle. La petite équipe du café suit donc son rythme habituel dans un de ces matchs de lancement de la Coupe du Monde où le rythme est très lent, les occasions peu nombreuses. Projeté dans ce double désert footballistique, ma présence demeure fondée sur un questionnement assez spontané : que se passe-t-il au café du Refuge quand rien ne se passe sur le terrain et que la clientèle se compte sur les doigts de la main ?

 

Egypte-Uruguay

Une fois que Brigitte a mis la table, le patron la rejoint pour manger. Assis face à la télé pour suivre le match, il répond de manière assez laconique à sa cuisinière, qui, dos à l’écran, lui parle des stocks de charcuterie, du nombre de plats du jour restant pour le soir, de la nécessité de refaire des œufs durs, et pour finir, de la qualité des mets asiatiques qu’il a rapportés d’un illustre supermarché asiatique parisien.

Michel* exprime son désespoir face à un match très lent, il accuse les Égyptiens de jouer à 11 derrière tout en reconnaissant qu’ils montrent davantage d’intelligence de jeu que leurs adversaires du jour. Le spectacle qu’il qualifie « d’affreux », est frustrant puisque, selon lui, la préparation des offensives reste à l’état embryonnaire et aucune équipe ne parvient à rendre le match palpitant. Cette absence d’intérêt fait alors surgir une discussion sur le téléviseur fixé au-dessus du bar.

Michel : Dis, c’est quoi ce point noir en haut à gauche de l’écran ? C’est une mouche collée, un papillon mort ?

Le patron: Non, j’ai essayé de nettoyer mais ça ne part pas. A mon avis, c’est un choc de pixel, c’est à l’intérieur de la télé.

Michel : Ah oui, c’est dingue ! Pourtant, ça ressemble vraiment à une bête. On dirait plutôt une larve qui s’est glissée sous l’écran et qui a éclos ».

Le téléviseur, grâce à Michel, a donc réussi, après un quart d’heure sportif soporifique, à voler la vedette au spectacle dont le droit à l’image s’est vendu des millions d’euros. Alors que le ballon-insecte a brillamment rivalisé avec le jeu proposé par les deux équipes durant cette première période, la mi-temps est sifflée, ce qui permet un renouvellement partiel des téléspectateurs. Jean-Pierre, buveur de café taciturne, s’en va. Deux hommes arrivent, l’un blond et trapu, que l’on appellera Éric et l’autre, grand et chauve, Richard. Ils s’installent au bar, commandent deux pressions et entament une discussion fermée. Mais, avec la reprise du match, ils commencent à lever la tête pour suivre les actions. La faible intensité dramatique du match les conduit rapidement à s’intéresser aux autres clients de la salle. Leur discussion devient alors perméable aux échanges. Éric demande à Michel si Salah joue et s’il a toujours mal à l’épaule. Puis, il engage la discussion sur le match de la Russie, porte de sortie salutaire que s’empressent d’emprunter les deux autres clients aussi résignés que moi à lâcher l’intrigue du match. Surpris par son écrasante victoire sur l’Arabie Saoudite par 5 buts à 0, Éric entraîne les autres protagonistes du bar sur le terrain politique.

Éric : « La Russie va aller au moins en quart de finale. Sinon, Poutine a dit qu’il allait les envoyer en Sibérie, au Goulag.

Richard : C’est comme l’Iran, s’ils perdent, ils vont prendre des coups de fouet. La Libye, en coupe d’Afrique, je sais plus laquelle, il y avait le président de la fédération, le fils du dictateur là, comment il s’appelle ?

Moi : Kadhafi ?

Richard : Oui, Kadhafi, ils leur ont mis des coups de bâton.

Michel : Le pire, c’est le mec de la Colombie qui s’est fait tuer car il avait mal joué.

Moi : Oui, c’est aussi parce qu’il y a des paris et qu’il a fait perdre beaucoup d’argent.

Richard : Et la Côte d’Ivoire, ils les ont tous envoyés à l’armée, comme ils jouaient tous en France, on les a vus sur TF1, ils tiraient la gueule les joueurs ! ».

L’Uruguay marque sans susciter le moindre émoi, pendant que Michèle fume un cigarillo dans la courette dont la fumée envahit la salle, m’enveloppe et m’indispose fortement. À la fin du match, le patron qui « sentait le 2 à 0 » en ces dernières minutes, demande à Michel de noter le score sur le poster de la compétition, offert par un brasseur de bière blonde et qui est accroché sur la vitre intérieure du café.

La réalité du football reprend alors ses droits : l’Uruguay a gagné, elle a pris trois points et c’est quand même mérité.

Julien Sorez, Paris.

 

NB : Les termes marqués d’un astérisque (*) ont été changés pour respecter l’anonymat des lieux et des personnes.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s