Un patron de bar comme préambule

Vendredi 16h50. Match d’ouverture : Russie–Arabie Saoudite. Le ciel est bas et gris. Les collégiens et les lycéens envahissent par grappes bruyantes les rues piétonnes. Deux des six cafés-restaurants de la place centrale ont installé un grand écran sur leur seuil mais les terrasses sont, pour l’heure, désertes. J’arrive au Madison* au coup d’envoi.

Le bar est vide. Seul Franck*, le patron, est installé au comptoir et rédige des mails sur sa tablette. La télévision est allumée sur le match. Il m’accueille avec un grand « Oh, Monsieur Passavant ! », me serre une main chaleureuse et propose de m’offrir un verre. Juste derrière moi, rentrent deux couples de retraités, appareil photo sur le ventre. Ils demandent s’il est possible de manger les pâtisseries qu’ils viennent d’acheter et s’installent face à la télévision. « Pas de problème, répond Franck malicieux, à condition que vous m’offriez un gâteau ! ». Après avoir servi leurs consommations (thé pour les femmes, Perrier pour les hommes), il revient s’asseoir à coté de moi et nous évoquons le passé.

En effet, au début des années 2000, Franck était un de mes étudiants. Peu investi dans sa formation, il peinait à valider sa licence. Une blague circulait entre les enseignants qu’il passait plus de temps dans leurs bureaux qu’en cours. Il venait souvent discuter, râler ou négocier contre un horaire de cours mal placé, pour justifier une absence à une séance de travaux dirigés, pour un délai supplémentaire quant au retour d’un dossier, etc. Avec son physique imposant et son côté bougon, c’était une grande gueule qui ne passait pas inaperçue. D’autant que sa réputation le précédait : Franck était connu pour être un supporter ultra interdit de stade. En tant que responsable du parcours de formation où il était inscrit, je le voyais souvent. Il a fini par abandonner son cursus sans être diplômé pour devenir le patron du Madison. Depuis, je ne l’ai croisé qu’à l’occasion de promenades en ville alors qu’il était posté sur le seuil de son établissement.

Franck me raconte qu’il ne regrette pas cette période mais qu’il n’était pas intéressé par les études. Ce sont ses parents, qui avaient « un café à l’ancienne c’est-à-dire ouvert tous les jours de la semaine de 6h à 22h », qui l’ont poussé à en faire pour avoir une meilleure situation que la leur. Ils étaient très réticents quand il s’est lancé dans l’aventure du Madison alors qu’il était encore étudiant.

« Ils ont tout fait pour me dégoûter du bar. Au début, ma mère m’a demandé quels étaient mes horaires. Quand je lui ai dit que j’ouvrais vers 9h30-10h, elle ne comprenait pas ».  Franck

Au bout de cinq minutes, deux dames d’une soixantaine d’années, chargées de leurs achats, s’installent dans un coin, dos à la télévision, pour prendre un thé. Elles quittent les lieux sitôt leurs boissons bues.

Aujourd’hui, Franck considère qu’il a réussi parce que le Madison fonctionne bien, qu’il dirige deux autres établissements et envisage d’en acheter un quatrième. Le Madison deviendra uniquement un café-concert et son nouveau bar prendra le côté sport. Il n’attribue pas ce succès à son cursus universitaire mais à de deux choses : son envie et le soutien permanent de son épouse qui a les mêmes conceptions du métier. D’ailleurs, parmi les quelques camarades de l’époque qu’ils fréquentent encore, aucun n’exerce une profession en lien avec cette formation. Le seul qui a persévéré est enseignant dans un collège et il est très malheureux. Il reconnaît également que son important réseau de copains du foot a été déterminant. Il lui a permis de se lancer, d’autant qu’il avait réalisé des travaux coûteux.

Franck est toujours un fervent supporter. Cette année, il a suivi tous les matchs à domicile et tous les déplacements de l’équipe de la ville, sauf trois parce qu’il était en vacances. En entendant parler football, un des retraités demande un pronostic pour le match en cours. Selon Franck, « les marmottes ont prévu une large victoire de la Russie ». Ensuite, il demande en quelle division évolue l’équipe de la ville, ce qui révèle si besoin en était son statut de touriste. Après 10 minutes de jeu, un habitué, la quarantaine, arrive sur un vélo qui a un siège pour enfant. Il sert la main de Franck, commande un Riqles, s’installe à une table devant le match. Visiblement, il sort du travail. Il pose ses deux téléphones devant lui et engage la conversation. J’en profite pour m’installer sur une banquette juste derrière Franck pour prendre quelques notes sur l’application Mémo de mon mobile. Cette technique est la plus efficace et la plus discrète que j’ai trouvée puisque tout le monde manipule sans arrêt son téléphone. La Russie marque. « Et voilà le premier but du mondial » annonce Franck à la cantonade.

A 17h40, les quatre touristes s’en vont. « La prochaine fois, vous n’oublierez pas mon gâteau » leur lance Franck. Arrive un second habitué, qui semble être un commerçant du quartier : « Tu viens voir le match ? » – « Oui, je suis venu pour voir des buts parce que j’ai joué 3 à 1 pour la Russie ». Il s’installe au bar et commande un coca-cola. Dans la foulée, le deuxième but russe soulève quelques exclamations. Franck dit qu’il aurait fait la même chose : un beau crochet et un tir suite à une passe un peu molle. Il sort pour téléphoner.

A la mi-temps, la femme et la fille de Franck rentrent de l’école et il est content de me les présenter : « Tu vois le monsieur, c’était un professeur de papa. Demande-lui si papa travaillait bien à l’école ? » Elle a 8 ans et écoute à peine ma réponse enthousiaste pour aller se chercher un verre de limonade derrière le comptoir et rejoindre sa mère sur la terrasse. Vers 18 heures, les deux habitués s’en vont : « Au moins, j’ai vu un but » dit le dernier arrivé. Ils croisent le serveur qui prend son service. Franck lui indique quelques consignes à propos de cartons entreposés dans un coin et quitte le bar après m’avoir salué. Le serveur commence par déplacer les tables et les chaises pour aménager une petite scène. Il y a concert ce soir. Seul dans le café, j’attends une dizaine de minutes et décide de rentrer. Tant pis pour la fin du match.

21h15. Me re-voila sur place avec mon épouse pour écouter Acousta Noir, un musicien américain qui s’accompagne seul à la grosse caisse et à la guitare folk ou au banjo. Il chante d’une voix rocailleuse un mélange de Blues, Country, Bluegrass. Une vingtaine d’amateurs sont dans la salle, autant sur la terrasse. Ce sont surtout des trentenaires et des hommes. L’écran de télévision est allumé. Dans l’indifférence générale, il rediffuse en sourdine le match de cet après-midi. Finalement, c’est bien : je peux voir les trois buts que j’avais manqués !

Eric Passavant.

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