Portugal-Espagne à Monte Persu

La température est relativement fraîche pour la saison, en cette soirée de juin à Monte Persu*, et l’ambiance aux alentours du restaurant de l’Association portugaise, situé dans un espace relativement inhospitalier de la ville, semble se ressentir de la météo de ce printemps maussade. À l’entrée de l’établissement, Pedro*, un jeune adulte, fait un peu de provocation en voyant arriver un groupe de ses compatriotes sensiblement du même âge que lui ; il leur déclare, en français : « Merde ! J’ai oublié de valider mon ticket du loto ! », « tu as encore le temps, c’est encore ouvert » lui lance l’un des arrivants, « tu as mis quoi ? », « J’ai mis l’Espagne vainqueur ! » ; protestations faussement indignées, personne ne le croit bien sûr et puis, c’est évident, le Portugal va gagner !

Dans ce qui sert d’avant-salle du restaurant, peu d’hommes, pas de femme au comptoir du bar, lieu par excellence de la sociabilité masculine, mais certains n’en tiennent pas moins de très jeunes enfants dans leurs bras, preuves qu’ils ne sont pas venus seuls. Tous parlent leur langue natale, pas un mot de français ni de corse ne retentit. Sur un écran fixé au mur, une chaine de la télévision portugaise diffuse des images du stade olympique Ficht, de Sotchi. Dans un quart d’heure, le Portugal y affrontera l’Espagne dans le second match du groupe B de cette Coupe du monde 2018.

Dans la salle de restaurant, deux écrans de télévision offrent aux clients la possibilité de suivre la rencontre quelle que soit la place qu’ils occupent. La salle est pleine, mais, première surprise, pas comble. Tout « naturellement », s’y affichent et s’y exposent des symboles identitaires fédérateurs, particulièrement surinvestis en situation d’immigration, la vierge de Fatima et saint Antoine y occupent une place de choix. Mais le football n’est pas loin. Outre la photo et les coupes gagnées par l’équipe de l’Association, Antonio, le patron, revêtu de la tenue du Portugal, n’a pris aucun risque : les écussons de Benfica, du Sporting Lisbonne et de Porto ornent l’un des murs de son établissement.

« Aujourd’hui, dit-il, c’est bien, parce que, au moins, on soutient tous la même équipe ! ».

Ce n’est pas le cas les week-ends, lors de la saison de championnat. Depuis la fin des années 1970, une communauté portugaise a pris progressivement racine en Corse et s’est tranquillement – et fermement – inscrite dans l’espace social et culturel insulaire. Ici, à Monte Persu, la grande majorité des Portugais installés sont originaires de la région de Porto, et donc supporters acharnés des Dragões, les soutiens de Benfica ne manquent pourtant pas et ceux du Sporting n’y sont pas très nombreux.

Deuxième surprise, les adolescents y sont, aujourd’hui, relativement rares, encore plus rares sont les hommes seuls, tous au-delà de la cinquantaine. Les groupes d’hommes adultes et les familles y dominent largement. Du coup, même si certains jeunes garçons ne sont accompagnés que par leur père, les femmes sont relativement bien représentées, ce que laissait présager l’avant-salle. Tous s’expriment uniquement dans la langue de Gil Vicente. Du coup, l’ambiance est décontractée, bonne enfant. De nombreux enfants d’ailleurs circulent entre les tables, mélangeant allégrement les langues portugaise et française, même si cette dernière semble dominer. Beaucoup, à l’instar de quelques hommes, ont revêtu la tenue de l’équipe nationale marquée, sans surprise, du numéro 7, mais quelques numéros 9 ou 11 donnent un semblant de diversité aux héros de ces footballeurs en herbe. Les adultes les rappellent régulièrement et vainement à l’ordre. Avec François et Antoine, si nous sommes les seuls non-Portugais, nous ne sommes pas pour autant des inconnus. Le temps de saluer nos connaissances, de discuter avec les uns et les autres de tout sauf de la rencontre, cette dernière a débuté et nous rejoignons notre table.

Le début du match est à l’avantage de la Seleção et lorsque, au bout d’un peu plus de trois minutes, celle-ci obtient un penalty transformé par Cristiano Ronaldo, c’est un tonnerre d’applaudissements et de cris de victoire, mais sans plus. Nous partageons avec nos voisins de gauche nos impressions sur la faute commise par le défenseur espagnol : « Il y a penalty cent fois ! ». Néanmoins, rapidement, force est de constater que l’intérêt des spectateurs est inégal. Les adolescents suivent de manière plus distanciée la rencontre, préférant soit discuter entre eux, soit pianoter sur leur téléphone portable. Les plus âgés, les personnes ayant dépassé la quarantaine, sont plus attentifs mais n’en prennent pas moins le temps de parler entre elles et pas seulement du match. Les couples également s’adonnent plus volontiers à la conversation et ne lèvent que rarement les yeux, sauf lorsqu’une partie de la salle s’échauffe à la vue d’une action dangereuse de la part des « Rouges ». Mais l’ambiance retombe vite et les commentaires sur les actions des protégés de Fernando Santos ne sont pas légion. En fait, et c’est la dernière surprise de la soirée, le match, sans être un simple prétexte, n’en demeure pas moins secondaire. C’est bien le fait de partager un moment de sociabilité, de se retrouver entre soi, d’être ensemble entre amis ou en famille qui prévaut. D’ailleurs, à la mi-temps, alors que le score est toujours favorable au Portugal (2-1), grâce encore une fois à Cristiano Ronaldo, certaines des personnes présentes ayant terminé leur repas, se lèvent tranquillement et s’en vont, couples, comme groupes d’amis. Au passage, nous échangeons quelques plaisanteries avec des connaissances qui s’en vont regarder la seconde mi-temps chez elles :

« Alors, tu as vu Cristiano ! »

« Si on va en finale contre vous, on vous en remet une autre comme à l’Euro ! »

« Tu rigoles ! Cette fois-ci c’est pour nous ! »

« Pour moi c’est pas pareil, je suis pour l’Italie, alors cette fois-ci comme je suis orphelin, je serai pour le Portugal ! ».

La deuxième mi-temps, et plus encore la dernière demi-heure, se déroule devant une salle à moitié vide, mais pas morne, les conversations animées, toujours sans grand rapport avec le football, continuent, avec le match, presque, en toile de fond. Pourtant, lorsque l’Espagne prend l’avantage au score (3-2), un certain silence s’abat sur nous tous. Puis, progressivement, les conversations semblent reprendre leur cours, mais avec moins d’animation. Un homme seul, goguenard, ayant visiblement l’esprit quelque peu embrumé par les vapeurs d’alcool, se met à crier deux ou trois fois « Viva España ! », ne déclenchant que quelques sourires amusés. La rencontre touche à sa fin lorsque la Seleção obtient un coup-franc aux vingt mètres, bien placé, que Cristiano Ronaldo transforme magistralement. Alors, et alors seulement, la salle s’enflamme quelque peu. L’un des convives, également à l’esprit plus très clair, imitant les commentateurs sportifs latino-américains, se met à répéter plusieurs fois un interminable : « Goooooooooooooooool ! Portugal ! », provoquant un éclat de rire général. Pendant ce temps, les derniers enfants présents délaissent quelques minutes leurs jeux pour parcourir la salle en criant « Portugal ! Portugal ! », alors que l’un d’entre eux, visiblement plus hardi, n’hésite pas à lancer à la cantonade : « Champagne ! ».

Il est vingt-deux heures quinze, la salle est quasiment vide, seuls restent de rares clients pour lesquels le football n’a visiblement aucune importance. Antonio, le patron est content, ce n’est pas un mauvais résultat pour les siens.

Didier Rey, Corse.

 

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